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Le genre

ça évolue, mesdames… patience.

Entrevue de Christine Delphy « Le genre, sexe social »

« Le genre, c’est ce que l’on pourrait appeler le « sexe social », c’est-à-dire tout ce qui est social dans les différences constatées entre les femmes et les hommes, dans les divisions du travail ou dans les caractères qu’on attribue à l’un ou l’autre sexe. Comme on a constaté qu’ils varient d’une société à l’autre (la division du travail n’est pas la même, les femmes faisant dans certaines sociétés ce que les hommes font dans d’autres), on en a conclu qu’il y avait un aspect variable des sexes, un aspect construit socialement que l’on appelle le « Genre ».

Ma théorie, que je partage avec d’autres, est que l’ensemble de ce que sont et de ce que font les femmes et les hommes, et qui paraît spécifique à chaque sexe, est en fait entièrement social. C’est cette division du travail entre ces deux populations, et plus généralement cette division faite entre deux parties de la population, de façon absolue – tant dans la pratique que dans le discours -, qui conduit à percevoir ces deux classes – ou castes (il y a des éléments des deux systèmes dans le système de genre) – comme deux sous-espèces différentes en tout ; et c’est bien là le but recherché, car cela justifie absolument la division du travail hiérarchique et la hiérarchie tout court. L’établissement de deux classes de population nécessite qu’on trouve des traits physiques qui puissent servir à les distinguer, et évidemment on les trouve : il n’est pas difficile de faire des catégories « physiques » de gens. Pour autant, les traits physiques dits « de sexe » ne sont pas en eux-mêmes plus importants que d’autres traits physiques qui distinguent chaque individu de tous les autres. Mais comme ceux-là marquent – et justifient dans l’idéologie – une différence sociale fondamentale, ils prennent une importance démesurée dans les cultures patriarcales. Les mouvements différentialistes pensent que la différence la plus importante entre les humains, c’est la différence dite sexuelle, et qu’à cette différence correspondent des différences de tempérament, de psychologie, d’aptitudes qu’il faut valoriser de la même manière lorsqu’il s’agit des hommes ou des femmes. Comme s’il s’agissait d’une espèce différente ou d’une culture différente. C’est une approche que l’on pourrait dire multiculturaliste. Si on adaptait ce schéma à la lutte des classes, dans le courant différentialiste on voudrait rendre les ouvriers plus heureux, tandis que dans le courant constructiviste on voudrait abolir les classes. »

Christine Delphy, 2002

Propos recueillis par Pauline Terminière Tiré de Rouge (hebdo de la LCR, section française de la Quatrième Internationale)

La non-mixité

La Non-mixité, une nécessité politique :

 

 

« La non-mixité est d’abord une imposition du système patriarcal, qui exclut les femmes par principe, en les considérant comme ne faisant pas partie de la société politique – de jure en France jusqu’en 1945, ou aujourd’hui de facto. Le monde est dirigé par des clubs d’hommes : au niveau international, ONU, OSCE, OTAN, et au niveau national : gouvernements, niveaux décisionnels des administrations, et des armées, comme des ministères correspondant à ces organismes. Clubs d’hommes encore dans la France d’en bas, dans les mairies, les amicales, les innombrables amicales de boulistes, de pêcheurs, de pratiquants de sports nouveaux ou traditionnels ; la chasse par exemple est bien gardée de plus d’un point de vue.

Contre cet accaparement du pouvoir, une idée répandue est que « ça manque de femmes » et que leur présence, la mixité, suffirait à rétablir l’équilibre et à assurer l’égalité.

[…] La parité numérique comme garante de l’égalité, il n’y a pas d’idée plus fausse. Quel lieu est plus mixte que la famille ? Et pourtant où y a-t-il plus d’inégalité, entre mari et femme, entre parents et enfants ? On objectera qu’une vision égalitaire du mariage gagne. Certes. Mais en attendant que l’idée fasse son chemin, les violences masculines dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans, avant le cancer ou les accidents de la route, au plan mondial. Quant aux enfants, si les pédophiles-assassins – c’est-à-dire les étrangers [1] – en tuent quelques dizaines par an, les parents en tuent plusieurs milliers par an rien qu’en France. Et l’on sait que la hiérarchie n’interdit pas l’intimité, au contraire : il n’y a pas de plus grande intimité qu’entre les maîtres et les esclaves de maison.

[…] Les femmes, exclues, ne souhaitent pas la non-mixité qui leur est imposée : elles souhaitent, comme tous les dominés, se rapprocher du groupe dominant. Elles souhaitent aussi, en général, le convaincre qu’il les traite mal.

Devant l’échec de cette stratégie de persuasion amicale, le mouvement de libération des femmes, en 1970, dans tout le monde occidental, a choisi la non-mixité pendant ses réunions. Mais justement, une non-mixité choisie, et non imposée.

La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. L’auto-émancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. Cette idée simple, il semble que chaque génération politique doive la redécouvrir. Dans les années 1960, elle a d’abord été redécouverte par le mouvement américain pour les droits civils qui, après deux ans de lutte mixte, a décidé de créer des groupes noirs, fermés aux Blancs. C’était, cela demeure, la condition :

> pour que leur expérience de discrimination et d’humiliation puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons Blancs;

> pour que la rancœur puisse s’exprimer – et elle doit s’exprimer ;

> pour que l’admiration que les opprimés, même révoltés, ne peuvent s’empêcher d’avoir pour les dominants – les noirs pour les Blancs, les femmes pour les hommes – ne joue pas pour donner plus de poids aux représentants du groupe dominant.

Car dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination. »

Christine Delphy, 8 mai 2006,

Fête des 50 ans du Monde diplomatique

La Division du travail.

Définition de l’opprimée

Il y a un moment où il faut sortir les couteaux.

C’est juste un fait. Purement technique.

Christiane Rochefort, 1971,

avant propos de SCUM Manifesto.


Victime

Ce mot est parmi les plus stratégiques pour l’ennemi : pour nier un crime, il faut ou bien déqualifier les faits ou bien faire disparaître les preuves, dont la principale, le corps. Ici, l’ennemi est organisé :
> les faits sont déqualifiés systématiquement.  Le viol est dit prostitution, devoir conjugal, acte consenti, faveur sexuelle, etc. La torture est appelée violence conjugale, la persécution est nommée drague, la haine raciale est célébrée comme passion pour les femmes, misogynie lubrique ou amour obsessif.
> les corps sont méthodiquement soustraits au regard éthique et critique. Les corps affaiblis sont ficelés pour désigner les morceaux de choix à la prédation sexiste, les visages de souffrance sont maquillés, affublés de sourire et de mots qui disent « encore, j’aime ça ». Les mortes sont isolées : 1 morte tous les deux jours et demi sous les coups du conjoint ça ne fait pas groupe, plusieurs dizaines de millions de mortes en Asie en raison de diverses politiques patriarcales, ça ne fait pas génocide. Eliminées en masse par les hommes qui nous « possèdent » ou pas encore ou plus … un peuple entier, qui ne se compte toujours qu’à l’unité, innombrables interchangeables indénombrables.
> Enfin, l’une des manières de parachever cette oeuvre négationniste organisée à longueur d’articles de presse et de livres d’histoire, est de réviser le mot même de victime. Les sexistes nous préviennent : « attention, vous victimisez les femmes en disant qu’elles sont victimes ». Comme si on tuait quelqu’un en disant qu’il est mort ! Ah le pouvoir qu’ont les mots pour les post-structuralistes qui guident les idées du monde néolibéral. Voici une réponse de Catharine MacKinnon :

 

The term is not moral: who is to blame or to be pitied or condemned or held responsible. It is not prescriptive: what we should do next. It is not strategic: how to construe the situation so it can be changed. It is not emotional: what one feels better thinking. It is descriptive: who does what to whom and gets away with it.

Catharine MacKinnon (1989) « Toward a Feminist Theory of the State », H .U.P., p.138

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2 réponses à Subaltern tools

  1. Frozen Fish dit :

    « A woman needs a man like a fish needs a bicycle »
    Gloria Steinem or Irina Dunn ?
    http://www.phrases.org.uk/meanings/414150.html

  2. Ping : Soutenons Sheila Jeffreys et radfem 2012 | jeputrefielepatriarcat

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