*
Je sais que les maîtres des mots peuvent effacer par leur rhétorique l’éloquence du sang. Chaque jour, leur mot « passion » efface un meurtre et « sexualité » efface un viol et « plaisir » efface une torture et ces mots mêlés dans leur langue plus dure que le bois efface un crime de masse contre notre humanité.
Je sais que les maîtres de la réalité effacent par leurs mots l’éloquence du sang réel. Quant à nos mots, ils sont aussi simples que nos droits, et baignent dans notre sang : notre corps est inaliénable, autant que l’est un corps humain. Il est inviolable, autant que l’est un corps humain. Notre corps est à nous. Retirez-vous !
L’occupation ne se contente pas de nous priver des conditions élémentaires de la liberté, elle va jusqu’à nous priver de l’essentiel même d’une vie humaine digne, en déclarant la guerre permanente à nos corps et à nos rêves, à notre esprit et à notre âme, en commettant des crimes de guerre. Elle ne nous promet rien que l’apartheid ou la promiscuité forcée, et la capacité du pénis à vaincre l’âme.
Un territoire occupé n’est pas anéantit seulement d’être amputé : il est anéantit d’être totalement déstructuré. Les différents niveaux d’organisation de la vie quotidienne sont dissociés et, un par un, isolés donc mutilés. De même, ni mon corps ni mon esprit ne sont »moi » dès lors que mon corps est lardé de No Man’s Land : seins et sexe sont « à eux », « pour eux », ils en jouissent avant moi et souvent à mon détriment. Pour dénoncer cela, il m’a fallu me réincarner loin d’eux : commencer à me décoloniser physiquement pour reprendre conscience. Il m’a fallu me soustraire à leur pilonnage plus ou moins intensif et à leur séduction toxique. Il m’a fallu apprendre à m’aimer pour savoir que je suis niée, non pas aimée, par leur regard prédateur. Véritable effort de réincarnation, j’ai dû inventer une manière de me sentir en vie. Car j’ai été habituée à me sentir en vie quand en fait j’éprouvais l’angoisse face à leurs intrusions (de l’espace, du corps, de la tête). Mes souvenirs « d’amour » ne sont que cadavres de mon désir. Mal à l’aise, envie de fuir ? Saine réaction face à l’intrusion ? mais non, timidité … en fait, il te plaît. Idées obsédantes quand il est loin et « blancs » de la pensée quand il est là ? Signes d’emprise mentale ? mais non … l’amour rend aveugle. Il est tout pour moi, je pourrais tout accepter … Signe de vulnérabilité ? mais non …. c’est la passion. Envie de l’agresser ? Signe que quelque chose m’a blessée ? mais non, tu te fais des idées, et puis t’es vraiment casse-couilles. Ce feu en moi qu’ils nomment passion ou désir – car ils sont les colons – était en fait un signal d’alarme. Plus je le laissais battre dans mon coeur, mon ventre, à mes tempes, plus je me sentais mourir et mon âme m’échapper. Je dis « je » pour que mon peuple écrive dans mes mots sa version de l’Histoire, piétinée par leurs bottes de vainqueurs.
Malgré cela, à cause de cela : pour fuir l’anéantissement, nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros ni victimes. Espoir de voir mon peuple aller sans danger à l’école ou rentrer à la maison. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance ou d’avorter sans que l’un ou l’autre lui soit imposé. Espoir pour une femme de vivre avec plaisir son corps, sans mourir écartelée sous le fusil de l’occupant étranger ou mutilée par l’occupant familier. Espoir qu’ils nous rendront notre sueur et notre labeur avant que nous perdions totalement le sens de notre valeur. Espoir qu’ils désarmeront avant que le génocide ne s’étende au-delà de l’Asie. Espoir qu’ils verront l’humanité dans notre sang versé plutôt que la souillure ou le détail d’une histoire effacée. Espoir que nous retrouverons nos noms originaux : fini les noms du colon, père ou mari, fini les insultes verrouillées sur notre être, fini les petits noms qu’ils nous donnent pour nous siffler. Espoir que cette terre retrouvera sa saveur originale : vie pour la vie et non vie pour la mort de tout ce qui porte la vie – leur monde fait de sur-hommes et de sous-hommes est inhumain.
Nous sommes malades d’un espoir humain. Tout en nous est humain, y compris notre silence face à leurs jaculations. Y compris notre folie née de cet espoir. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir.
Adaptation du discours de M.D., 25 mars 2003.
*
Attendu que ...
« Attendu que l’histoire de l’humanité est jonchée de crimes et massacres
Et attendu que ces massacres et ces crimes ont été et sont perpétrés par les hommes,
J’ai résolu de ne plus leur serrer la main.
Car outre le sang menstruel, je n’aime pas avoir du sang sur les mains ».
« La révolution, un truc qui pourrait être vachement sympa si elle ne servait pas à remplacer un mâle avide de pouvoir par une centaine de mâles avides de pouvoir. «
source : Pussy Kill Kill.
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Les dossiers fantômes de l’histoire fantôme.
Ils l’ont réécrite, purgée de nos cadavres,
Ils nous l’ont volée, saignée de nos vies, nos œuvres :
Histoire Collective de ma solitude,
détourne tes yeux sans tain : crains mon âme morte.
Ils l’ont forcée, braquée, piétinée, dispersée,
Je n’ai été que d’insensées traces muettes :
Histoire intime, tu n’es qu’un mensonge sans nom –
Comment pourrions-nous nous rappeler l’une à l’autre ?
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*
Entre deux rives du Mississipi
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Dialogue avec O.L.
Les poèmes ne sont pas que le dernier mot d’un dialogue avec d’autres poètes, ils sont parfois la bribe d’une longue conversation … alors, ils gardent, plus précieux encore, le secret de leur naissance.
Passez.
Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Gardez vos noms, reprenez nos noms ! Partez !
Vous qui piétinez les lentes heures de l’histoire,
Retirez vos pages blanches de notre temps ! Partez !
Vous qui saignez notre mémoire et nous transfusez vos crimes immémoriaux,
Vous qui diffamez jusqu’à nos oublis et abattez nos évasions,
Déshéritez-nous : assumez vos passifs imprescriptibles ! Partez !
Terminez vos œuvres :
Extorquez ce que vous voulez…
Du bleu du ciel,
du sable de la mémoire,
du sel des coquillages,
des cendres de la Terre,
des profondeurs de la Mer Noire,
des Ombres Bleues à l’âme nue,
nous nous sommes retirées aussi.
Vous qui passez parmi les paroles passagères,
il est temps que vous partiez.
Fixez-vous où bon vous semble
mais plus parmi nous.
Il est temps que vous partiez.
Mourrez où bon vous semble
mais plus parmi nous.
Sortez de nos vies, de nos têtes,
de nos ventres, de nos corps,
de nos rêves, de nos cauchemars,
de nos nuits blanches et noires,
Sortez de notre histoire sans nom,
Sortez de nos blessures !
Nous qui passons parmi les paroles passagères,
Nous portons des noms où l’Exil a trouvé asile.
Nous portons des Heures où l’amnésie conte, des larmes de sang sec et pâle, mêlées de rosée, aux yeux, aux mains. Nos Yeux sont des pages infinies qu’ombre la lumière profonde des Fleuves, où des Monstres naissent pour se blesser sur des Rayons de Lune, où des Mots, la mort dans l’âme, abandonnent leur âme aux morts et nous reviennent et nous hantent et ravivent nos cendres.
Toi qui passe parmi les paroles passagères,
Tu lis dans mon âme. Tu écris avec mes mots.
Si découverte, je suis …
Alors c’est tout un infini de Rosée, de Fleuves,
de Monstres et de Cendres ombrées de bleu
qui t’accueille – et ses bras sont intarissables :
ils ont porté l’horizon quand il est mort sous des bottes,
ils ont porté nos noms quand ils n’étaient qu’écorchés,
nos vies quand elles ne sont que runes.
Entrez : Amie des Fleuves profonds,
Amigas debajo de la ceniza,
L’Océan vous ramène !
Or qui émeut l’air !
M. D.
*
A la Luz de los rìos profundos.
J’ai suivi son ombre Bleue –
elle transmuta ma chute :
Traversée des vertiges !
Ivre, versée d’aucun ciel,
j’hésite à n’être plus perdue.
Traversée hors du temps ! Mais
Ses espaces souverains
me poursuivent, me prennent
au lasso des horizons,
Je vacille, sans doute,
Pendue au cil de l’instant.
Terre, tu peux bien te dérober –
Allons ! Que tes griffes se dénouent
d’avec mon âme ! –
Je racine dans l’air et ses profondeurs.
J’ai respiré l’infini de l’Ombre :
Je peux fouler le sol par où le soleil naît
en Amérique !
Je t’ai ouvert mes entailles,
Ô lumière profonde qui palpite sous les Océans :
forte de mille blessures
où rougeoient mes cendres,
Je peux entrer en cette Terre.
Entraille d’Afrique.
Point de chute à mon rêve -
que des Navigateurs
ont égaré en l’arrachant à son vol.
J’ai mille mots pour dire l’impossible –
un champ sec me les a insufflés,
un à un, bouche à bouche,
quand il a fondu dans mes mains :
Je peux vous faire taire
d’un mot,
Tous :
Présent venu d’un autre âge,
Spectres couvert d’Or et de Terre
et de sang et des miens
et des nôtres – à nous toutes.
Un seul mot pour mémoire,
Un seul mot pour vie !
Il est nôtre et non plus Tien, Ombre sans ombre !
Je l’ai arraché à ta grimace criminelle
où perlent nos vies alignées.
Il émeut l’air – il t’est intangible –
Des monstres en furent blessés à leur naissance
et l’ont soufflé aux rayons de la lune.
Depuis, chaque nuit,
en profondeur,
Je m’en consume !
*
Renaître de ses poussières.
Au sociologue : « Montre tes papiers !
y-a-t-il ma réalité dedans ? ».
Perplexe : « Mes blancs papiers sont des blancs-seings ! ».
Je suis repartie d’où je ne suis plus.
Au psychologue : « Montre l’âme de ta pensée !
y-a-t-il ma réalité là-dedans ? ».
Dubitatif : « Quelle est ta question ? Douterais-tu de toi ? ».
Je suis retournée à la poussière.
Aux poètes : « Tes papiers ? Ton âme ? Y penses-tu ? ».
Triste, parfois : « Je greffe des feuilles aux feuilles pour graver sur le marbre du Papier ton exil ; je convoque mon âme – même maudite, même haïe – pour esquisser l’ombre de la tienne, à venir ; toute pensée m’a fuie, depuis qu’ils ont abattu la tienne. Depuis, je t’attends, ici, à ce mot : là ».
Je suis née : là, enfin là !
*
Sur le modèle d’un célèbre poème de Rature Nabot.
Les Savants rassis.
Noirs de loupes, à l’esprit grêlé,
les yeux cerclés de verts marais,
Leurs doigts boulus crispés à leurs oreilles,
Le sinciput déserté comme leur cervelle
Vaguement vidée par les hargnosités,
Infestée des floraisons lépreuses de leurs pensées.
Ils ont greffé dans des amours narcissiques,
Leur prostatique suffisance aux grandes Chaires noires
Des Mausolées savants. Leurs pieds aux barreaux iniques
de nos cages, s’entrelacent du petit matin au Grand soir.
Ces Cadis ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
ignorant les soleils vifs des pêcheuses de Tapioca,
Des fileuses de fique, des fouilleuses de Terre où racine
L’Océan : des bradeuses de leur vie assassine.
Leurs yeux collés aux vitres sans tain de leur pâle zénith
fanent les neiges de cendre, abattent les existences tacites,
mais tremblotent dans la larme des crocodiles
où croisent, égarés et sournois, quelques volatiles.
Et les Sièges leur ont des bontés – culottés, lourds,
La Hauteur cède sous leurs vols de vautour.
L’âme de vieilles lunes s’allume savamment emmaillotée
Dans des tresses rancies où fermente la vérité annotée.
- Oh ! les faire lever est impossible ! Sinon
à leur mettre sous le nez une cible : guignon
de la femme, de l’enfant, de l’homme,
des mains vides baignant le visage comme
l’insomnie. Là seulement ils se lèveront,
pour éteindre la lumière, expulser des Ombres,
Et continuer à éclairer du monde les combles.
*
Traduction très libre du poème de Sor Juana Ines de la Cruz : « A una Rosa »
*
Haïku 1. Labyrinthe.
Oeil blanc des trous noirs,
Coeur en marbre de nos vies,
Âme ! Te reprendre !
Rompre l’infinie
ronde des astres, tes veines,
tranchées de ton monde.
Percer l’univers,
Délier la nuit de tes doigts
qui les horizons
et la fuite brise.
Leur offrir l’immensité.
Et tout droit : nos rêves !
*
Haïku 2. Trois heures et demi du soir en été.
Comme une averse abrupte
En la Terre noire
de prodigieuses cendres,
Tremblement, Vents, Horo -
présences passées -
Amies : Entrez en moi !
L’air, fertile de l’averse
et in extremis,
quittera le vide !
*
Echos à Cesare Pavese.
La nuit marche sur nous.
Atroce souffrance.
Douleur, où renaît chaque soir,
impassible et vivant.
Le silence, en souffrance au loin,
muet sur notre âme, fait sa nuit.
Elles respirent doucement.
Entends l’instant les égrener dans des ombres,
Entends les instants sombres s’égrener dans le noir,
au-delà des choses. Elles sourdent dans l’attente anxieuse de l’aube
qui ne viendrait plus, brutale, graver Leurs bottes
sur le silence mort. L’inutile lumière
dévoilerait alors du jour le visage rêveur. Les instants
se tairaient. Et l’utopie parla doucement.
*
26 août.
Des Monstres au cœur entaillés,
piqués sur des Rayons de Lune,
Me disent, dans ma nuit semée de petits matins :
Ne fais-tu pas une fin de ton cœur inachevé ?
Mais que vis-tu : Souffrance sans sujet ?
Sujet en souffrance en lui-même ?
C’est seulement ainsi qu’ils s’expliquent mon actuelle vie de suicidée.
Lol V. Stein, Pavese & Arguedas, poème posthume.
*
Ajournée.
L’avenir est venu d’une longue douleur et d’un long silence.
Mes mains, trop grandes et ajourées, les ont laissé passer :
elles portent un deuil et sa procession.
L’aube pleure dans mes Yeux, chaque nuit, chaque jour,
Son suicide, nuit et jour, est une protestation de vie –
Quelle mort que ne plus vouloir mourir.
Mon cœur éclos en elle, clairs-obscurs, serait parfait
n’était la fugitive angoisse de le retrouver
chaque nuit, chaque jour, toujours.
Pendu en Elle. Disparu à peine, Ombre.
Elle qui sur le vide en sait plus que le ciel,
Je la fuis, défaite, hantée par mon linceul,
Songeant à lui revenir quand je m’endors seule.
*
PS à Gertrude Stein, 1922
111
Rose à rose à rose à Roses,
mon souvenir coule,
essence d’or
qui brille, de nuit
seulement, à la joue
fière de Vitocha.
Il m’accroche mille visions
aux paupières : Retourne à ton enfer
Réalité, je n’ai plus besoin
de ton horizon rescapé,
de mon arrière-pays caviardé,
je nous congédie, toi et moi !
je suis vouée à une Vallée
qui bat de Rose en Rose en Rose en Rose.
*
Tú, madre mía, quizás ya no puedo existir. Tal vez no puedo existir, sólo en vano soy una niña.
Il veut toucher ma poitrine mais nie le cœur :
sa serre avide piste charogne à saigner.
Depuis qu’il préside à l’aurore et aux néants,
je ne porte plus dans mon cœur ni feu ni âme…
Mes précieux exilés vibrent dans un lointain
que la botte et la trique arpentent puis achèvent.
De cris et de pas vides fichés dans la terre
mon corps résonne – au cœur du désert, le mirage
parfois passe, troublant durablement l’esprit.
La belle fleur de la folie : voir l’horizon
dans mes mains, le glisser sur mes paupières clauses,
dormir, mourir et pleurer d’une même nuit,
m’enfouir dans sa cape d’étoiles, disparaître,
enchantée, être enfin fantôme de trous blancs.
Hélas, l’homme est en moi, colon universel.
Il sème blessure et fardeau sur nos épaules,
Etale sur terre son ombre, pluie de fers.
Ainsi, vainement
je rumine,
je désire le mal :
le désespoir m’a traversée jusqu’au cœur.
Il vibre au loin, en moi à l’infini.
*************************************************************
Poème écrit à deux coeurs, abandonnés l’un à l’autre. Quelques vers sont de Pavese, suicidé un 26 août – mais pas en 1970.
Trois âmes et des poussières.
Mon coeur a lâché un jour.
Depuis, j’ai du mal à dire « Б. ».
Je m’éveille une fois pour toujours
ce matin encore,
serré dans les poings mon espoir
que l’espoir mente,
que l’heure d’après trompe :
Non, elle ne fait pas que suivre !
Du salon refermé une fois pour toujours
ce matin encore
Ne vient plus ni voix ni visage aimé.
La mort est venue et elle a mes yeux.
Voir resurgir au miroir
le silence de tes yeux.
Glisser dans les matins
qui toujours me voient espérer,
qui toujours me voient espérer ne plus espérer.
Tes yeux les avaient effacés,
Tous :
Cri sourd, heure errante, matin ici-bas,
Abandon qui me serre au cœur,
Rien qui me sert de cœur.
Tes mains les ont accueillis,
Tous :
L’enfant en transit dans la vie,
L’enfant passé par le plus grand des malheurs,
L’enfant aux Ombres, jamais seule,
L’enfant d’Ombres, jamais là,
L’enfant sans ombre, jamais existé.
Tu avais adopté mes rires perdus,
fous, morts aux lèvres de sourds.
Tu faisais passer des mots d’Outre-Monde,
de mains en mains, pour me sauver.
Tu réfugiais dans tes doigts des étoiles,
qui tous les soirs jouaient aux images,
leurs yeux d’infini dans les tiens,
qui tous les jours brodaient des refuges,
leurs filets de couleur lovés dans tes mains :
l’horizon, qui toujours fuit et barre l’espoir,
avait alors les bras grand ouverts.
Reviens-moi : l’horizon repose,
la terre aspire à revenir à elle-même…
Quant à la vie, abandonnée à l’infini
lors d’un de vos derniers jeux,
elle guette ton retour, absente à elle-même.
Allons : même la nuit est tombée à genoux.
M.A. & я.
*
« Terrible et éblouissante, l’aurore me tuerait, si je n’avais pas en moi, aujourd’hui et toujours, une autre aurore ». P.
La nuit se pose sur mes nuits, sur mes souvenirs blancs, sur les bruits blancs de mon corps fantôme, sur mes douleurs blanches. Si je meurs là, je serai morte plus légère. J’ai cerné le néant : mes trous de mémoire, le trou à la place de mon cœur, le trou à l’être qu’ils m’ont fait, le trou que s’est fait, pour en finir, l’horizon. Ce jour dans lequel l’aurore fuit, il arrive, dans cette lumière tombe goutte à goutte la douleur ardente de mon peuple, sans jamais s’épuiser… Terrible et éblouissante, l’aurore m’a tuée, car j’ai enfin en moi, aujourd’hui et toujours, un autre horizon.
13.11.
M-E. A.
*
Mot du soir, pour que le vide cède à la vie.
je repends pied dans la vie, Amie, grâce à vous.
Je laisse peu à peu le rythme de Pavese,
ses treize pas interminables qui arpentent
le néant, épuisent, brisent les souffles courts -
car j’ai le souffle écourté par trop de colères,
par trop d’amnésies. Seule la joie est assez
généreuse pour vouloir calmer le désespoir …
la mort ne sait que l’oublier, la fatigue d’être
ne peut que le comprendre, le vide le couve
comme ses cendres, qui nous hantent. Seule à plusieurs
je lui ferai rendre notre âme. Il cèdera
face à l’espoir, même vague … lui aussi.
Trop nombreuses sont les gouttes qui perlent à ses yeux :
il pleure de nous avoir détenues si longtemps
il nous pleure d’être passées en lui. Soyons,
goutte à goutte, la vague qui le submergera,
car ces océans de douleurs et de joies rares,
cet infini d’espoirs, c’est nous, peuple femme !
à M. R..
Post Scriptum :
« Cette vie que nous ressentons furtivement,
nous la repêcherons sous la vague. Sans nous,
nous ne sommes pas, avec nous nous sommes tout. »
Mélanie.
****
*
О, майко моя, родино мила …
Ô, mère ma mère chair Terre natale,
Pourquoi si grave Pourquoi si tendre Pleures-tu ?
A l’âme gisent de lourds souvenirs,
la mémoire enragée les ranime sans cesse :
Au sein, ni goutte d’amour ni larme d’espoir
ni même l’illusion de relever du mortel sommeil
la moindre âme encore sensée.
Et froid et givre et pleurs coulant des horizons
s’enfoncent dans ton coeur profond de douleurs.
*
Poème inspiré par « L’empreinte » de Anna de Noailles.
à Andrea
Mes Toi, Ô choeur.
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,
Qu’avant que la douleur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
Ton esprit, abondamment versé sur le monde,
Gardera, dans la route errante de nos cris,
Le goût de ma douleur qui est âcre et féconde :
Sur nos joues sa caresse, déjà, coule et rit.
Le patriarcat, charnier et tranchées de haine,
Respirera dans l’air ta persistante ardeur,
Car sur l’abattement des tristesses humaines
Tu as laissé la forme unique de ton cœur…
**********************
Une lueur à l’infini.
Mais si le soleil reste noir, j’attendrai demain,
Car demain toujours m’attend quand je reste en ma nuit :
Magnolia poignant toujours à l’horizon pour moi,
il décille l’infini. Dès lors, les océans
qui perlent à mes yeux, découvrant soudain plus vaste
désespoir, s’enfuient, eux aussi enfin libérés !
Si le soleil reste noir demain, mon cœur, mes mains,
je décillerai : il trouvera berceau plus vaste
que le ciel … il s’endormira, lui aussi enfin
rêveur !
……………..- J’attendrai tous ces demains pour vous parler.
à M. & S.
***
…. au poème de Liberté en fleurs.
Faire fleurir nos fêlures.
De fleurs et de fêlures, ils ont cerné nos vies :
nous achètent pour fissurer notre autonomie,
se rachètent pour briser nos refus ou nos fuites,
prennent prétexte et fracturent notre intégrité,
célèbrent les roses puis effeuillent leurs supplices …
par passion, nous en couvrent vivantes comme mortes.
Ils ont couché tant de nos blessées dessous les roses,
Ils ont recouvert nos écorchées de tant d’épines …
Ils saignent la fine fleur de nos combattantes,
les exhument souvent pour saccager leur mémoire
et blanchir jusqu’à nos amnésies et nos douleurs.
Ils creusent des déserts dans nos vies, ouvrent des fosses
communes où jeter nos âmes, font de nos corps
des prisons qu’ils laissent béantes, insensées.
Mais nos fêlures fleuriront : une vie à nous !
D’infinis cimetières, à la mesure de nos pertes !
Un intarissable mémorial, digne de nos mortes !
****
Le caméléon.
L’ombre se dévisage mieux.
L’être et la présence s’y glissent,
inaperçus, s’y insinue
et plane le doute : la vie,
des heures, des regards, les cieux.
De peur que son âme trahisse
son absence, il porte, ténus,
comme peau, les motifs inouïs
de sa disparition. Sérieux
dans ses facéties, il esquisse
chimère et phasme malvenus.
Solitudes indéfinies.
***
Poème inspiré par un homme, ben oui, ils ont aussi réquisitionné la poésie.
Angoisse.
Je ne viens pas ce soir vaincre ton âme, ô Vide
En qui fuient les mains d’un peuple, ni creuser
Dans ton ventre sidéral la raison des mortes,
Le cri des étoiles qui se font exploser.
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
D’où même la nuit et son ombre sont bannies –
Goûtes-les donc, tes cauchemars, tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les mortes.
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
Par un chœur gravé de noms, de sang, d’épitaphes,
Je me fuis, défaite, hantée par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seule.
***********************
Haïku 3. Amnésie Infantile.
Enfance : mon ombre
que mémoire fuit,
Tu n’as rien de familier.
J’ai perdu en Toi
présence et solitude -
les rejoins par le cri !
Ne marche pas : là,
sur le triste parallèle
du degré zéro
de mon âme vague.
Vole à d’autres leurs traces :
Ne me reviens pas vide.
Champ sec, tes mains
Champ sec, ton regard –
Tends-les moi ! comme calices !
Où mon vide se noiera.
Haïku 4. Bleus.
Mon rêve en volées
d’étoiles funambules
veille vos yeux, son rêve.
Haïku 5. Pour une nuit sans longs couteaux.
Coups, Silence, cris -
nous leur rendrons tout – ces corps
enfin. Libres, Libres !
Haïku 6. Elle est morte ce soir.
Par ondées la lune
S’est déposée dans l’ombre,
Nuit blanche des deuils. Neige,
ma douleur, repose
en la terre de mes mains :
elle y vit encore.
Las, même un pas d’ange
Se planterait dans ton coeur
Tendre et cristallin
En laissant planer
D’ indélébiles oublis.
Si je les suivais ?
L’absence le temps
Le mot me reviendraient-ils ?
Vers l’obscurité.
*******************
Haïku 7. Espérance.
Il y faut la pierre !
Ou l’oubli ou le néant
fait mot, corps, mains.
Sur le visage d’aucun
monde. Rien ne s’est passé.
Mais depuis, à jamais,
Plus rien ne s’est tu.
*******************
Haïku 8. Nos naissances.
A ce jour le temps
sans aube ni crépuscule
a-t-il survécu ?
Tous lendemains : tous
veille de leur fin. Fantômes
d’un lointain dégel.
Aujourd’hui nous hante
car hier le hante.
L’Azur ! L’Azur ! En vain.
*******************
Haïku 9. Spleen.
Âmes pelucheuses de l’ange,
le flocon déchu
redevient poussière.
Eau tissée d’espoirs,
il a cru pouvoir
forcer le ciel et le vide.
Ce soir, face aux barreaux,
griffant l’air sans un cri,
encore, il se suicide.
Vaine catastrophe
que tant de sourires veillent.
Mes soeurs, mon âme,
Cendre abattue,
Nous aussi, face aux bourreaux,
Mortes
En vie
Sans un cri.
*******************
Haïku 10. Instant.
De ses doigts de neige
et de sel l’aurore mon coeur
roule sur ta joue
Remords blancs figés
en murmures de lumière
sur mes lèvres – ombres
Tues d’un mot sans nom.
Étoilée par ta chaleur
Sa lame de givre.
Sur le ciel qui tremble
de tes yeux un oubli neige
Baiser de mes doigts
En souvenirs coulent
les jours à venir nombreux
sur nos mains mêlées
*******************
Haïku 11. J’aurais pu être en vie.
Sans chemin une heure
Erre en moi ivre d’ailleurs
Oubliée sans doute
Son mot infini
creuse l’horizon et règne
Livre sans silence
*******************
Haïku 12. Leur nuit et son chantage.
Ô toile de givre
où s’échoue mon souffle pâle,
fends ton coeur – il pèse
comme un ciel ce soir.
Efface mon oeuvre sur toi,
et par ta blessure
Laisse revenir
le souvenir de mes doigts :
en échange,
mon coeur.
*******************
Haïku 13. J’aurais pu être morte, mais j’ai seulement disparu.
La réalité,
Ses étoiles dans les miens,
embuée, m’a dit :
Si je disparais,
cette douleur restera,
elle n’est pas moi.
Sans néant, sans trêve.
Depuis, j’ai peur. Ils l’achèvent.
D’une blancheur d’os.
*******************
Haïkus surnuméraires.
C’est en bon français.
Je serais ma langue
si nous n’étions inhumaines …
Elle, par mon nom,
moi, inexprimable.
Et mortes. De nulle part.
Dire ? En expirant !
Les silences d’une langue morte.
Intime exilé,
Mon silence étranger : Parle !
Ose : Ex nihilo,
tiens donc les néants
promis par les négations
les plus absolues.
Intime exilé,
Exil intimé,
Mon vide au cœur étranger,
« Parle ! Fait Silence !
Au nom de tout ce qui est !
Dément ! » Fais Silence !
« Pourquoi me parler ? »
De qui ? Pour qui ? D’où « d’ailleurs » ?
Par tes faux amis
Tu m’as tue. Nulle être
intime, au lointain nié,
ne peut me manquer.
Le Lointain est mort
sans oraison – l’infinie
larme où meurt la nuit.
***
Ce jour, le soleil est de nuit.
Au menu du ciel :
une orange prodigieuse
voguant dans la brume
de voix lactescentes,
infusée d’Anges et de rires …
Et tes yeux qui brillent !
*******************
Hymne pour les Damnées de l’âme.
« Femme » : horreur, symbole de mort, disent-ils
Sous-espèce sexuée de l’Homme, sous-homme …
existence niée mot à mot, coups par coups.
Matière et vide mêlés : profil, silhouette,
Ombre en sang que l’Homme garde au coin, sous la main.
Il la juge pur corps, vivant comme mort :
nu, il est nu ; mortel, il est sans transcendance ;
vivant, il sursaute, animé par ce qui l’assaille.
Or ce corps disparaît, s’étiole de céder :
il part et vit en lambeaux dans l’homme porté,
le sol lavé, le temple sans gloire bâti.
Vos mains réelles, chère Monde – séparées
d’endurer plusieurs vies serviles éclatées,
des morts lentes, une éternité profanée –
Vos mains battent à vif dans mon poing. Vos désirs,
Nos cris, vos pensées, ma douleur, nos rages, vos élans
sont ravalés, leurs couteaux dans nos gorges …
ils ouvrent un désert, ses failles insolubles.
Voleurs ! Meurtriers ! Ils nous ont salopé l’âme.
Légion et prison, égouts et horizon vide,
Ils jouissent : ils matraquent. Ils frappent : ils jouissent.
Eux, les humains autoproclamés :
mateurs, haineux, profiteurs, matons, batteurs, mitrailleurs, propriétaires d’esclaves, saccageurs :
faiseurs de désespoir.
Ils volent notre âme, à la naissance et chaque jour et à notre mort et au-delà.
Ils la recèlent, la trafiquent, et, sadiques,
nous y condamnent ou nous la refourguent indigne
d’être habitée.
Ainsi, devançons-nous la mort. Quant à mourir,
le saurions-nous ?
Prendre perpétuité à leurs côtés ?
Eux qui ont fait de nos vies l’enfer d’aucun Texte,
d’aucun traité, d’aucun conte, d’aucune stèle,
car notre sang même est indigne de la poussière.
Souffrir leurs Dieux irrévocables,
Retrouver pour l’éternité mon peuple
décimé, violé, torturé, persécuté, exténué ?
Mes âmes !
En dépit de la mort, du ciel et de ses ronces terrestres,
J’attendrai qu’un au-delà se penche sur mon être,
J’aspire à mon âme !
Tout geste désespéré me la rendra mieux qu’une vie croisée entre deux corps
quand, affolée, exténuée, je me faufile parmi eux.
*
**
…
………………………………………………………………………………….
………………………
……
…
*********
Violeta Parra, 5 février 1967
*
***
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Dans cette Chanson, Linda Lemay oscille entre la perception de la victime (culpabilité – elle dit : « pardon mon amour » + intériorisation de l’intention coupable de l’agresseur, à savoir sa volonté d’imprimer dans l’être de l’autre sa volonté d’anéantissement – elle dit : « est-ce que je pue la haine » « pour rien : pour moi » ?) et une analyse objective, on dirait féministe, des faits (« on m’a fait la haine » « est-ce qu’on t’a appris à bander comme ça ? pour rien ? » [= sans que l'autre désire. Analyse très juste car, en fait, les hommes apprennent à bander sans empathie, sans attendre ni percevoir rien de l'autre, surtout pas son désir, avant même que d'apprendre par la pornographie à bander par haine des femmes]).
*
L’artiste ici, grâce et malgré son art, témoigne point par point des conséquences de la violence par conjoint, surtout la manipulation mentale : on ne se reconnaît plus dans nos actes ou notre manière d’être, on devient monstrueuse à ses yeux (au minimum de ne pas se reconnaître, au maximum de croire incarner ce que l’agresseur dit de nous), on se hait, on a honte, on a peur de devenir folle (par perte de contact avec soi, ses envies, ses protections vitales, etc.)…
**********************
L’Amour, même la Passion amoureuse …. cet attachement traumatique qui fleurit sur les ruines de nos âmes, possède notre esprit et notre corps, cernés et occupés de l’intérieur. Même entre femmes, nous n’avons pu inventer ou créer au-delà de ces ruines, tant la guerre masculine quotidienne est réelle.
*
January 21, 1926
Dearest.
I composed a beautiful letter to you in the sleepless nightmare hours of the night, and it has all gone : I just miss you, in a quite simple desperate human way.
You, with all your un-dumb letters, would never write so elementary a phrase as that; perhaps you wouldn’t even feel it. And yet I believe you’ll be sensible of a little gap. But you’d clothe it in so exquisite a phrase that it would lose a little of its reality. Whereas with me it is quite stark : I miss you even more than I could have believed; and I was prepared to miss you a good deal. So this letter is just really a squeal of pain. It is incredible how essential to me you have become.
……………….. – but oh my dear, my Virginia, I can’t be clever and stand-offish with you : I love you too much for that. Too truly. You have no idea how stand-offish I can be with people I don’t love. I have brought it to a fine art. But you have broken down my defences. And I don’t really resent it.
We have re-started, and the train is shaky again. I shall have to write at the stations – which are fortunately many across the Lombard plain.
Venice. The stations were many, but I didn’t bargain for the Orient Express not stopping at them. And here we are at Venice for ten minutes only, – a wretched time in which to try and write. No time to buy an Italian stamp even, so this will have to go from Trieste.
The waterfalls in Switzerland were frozen into solid iridescent curtains of ice, hanging over the rock; so lovely. And Italy all blanketed in snow.
We’re going to start again. I shall have to wait till Trieste tomorrow morning
…………………………… – an entire night away from you … so many hours painfully patient, which endure my unfaithful soul and its wandering thoughts.
V.
**********************
September 3, 1950
My darling,
It was a real event in my life and my heart to be with you. We do matter to each other, don’t we? however much our ways may have diverged. I think we have got something indestructible between us, haven’t we? … what a bond, Lushka darling ; a bond of childhood and subsequent passion, such as neither of us will ever share with anyone else.
It has been a very strange relationship, ours; unhappy at times, and happy, happy; but unique in its way, and infinitely precious to me.
One certainty : we always come together again however long the gaps in our meetings may have been. Time, and now Death, seem to make no difference.
This is a sort of love letter I suppose. Odd that I should be writing you a love letter after all these years – when we have written so many to each other.
Oh, you sent me a book about Elizabeth Barrett Browning. Thank you, darling generous Lushka and you gave me a coal-black briquet. It lights up into the flame of love which always burns in my heart whenever I think of you. You said it would last for three months, but our love has lasted for forty years and more.
Your Mitya
****************************
*
You must let me
go first, Sue, because
I live in the Sea
always and know
the Road -
I would have drowned
twice to save you sinking, dear,
If I could only
have covered your
Eyes so you would’nt
have seen the Water -
Emily, 1864
****************************
*
Nos vies flottent, encore attachée par quelque espoir ou illusion, au dessus de nos corps. Nous ne nous connaissons que d’assister à nous-mêmes. Nous nous méprisons de nous endurer au travers du regard de l’ennemi. Nous ne nous attendons, nous voulons, aspirons à nous-mêmes, que mortes : achevée au dard de son désir haineux. La réalité où l’occupant nous a cloîtrées est un enfer, dont seule la folie peut prendre la pleine conscience. Amies, Âmes-Soeurs, nous gisons dans l’Ombilic des Limbes.
Je suis tantôt dans la vie tantôt au-dessus de la vie. Je suis comme un personnage de théâtre qui aurait le pouvoir de se considérer elle-même et tantôt d’être une abstraction pure et simple création de l’esprit, et tantôt d’inventer et animer cette création de l’esprit. Créatrice, dans une vie intermittente … mais créatrice muselée d’une chimère méprisable, dont nul humain ne souhaite incarner, endurer, le rôle. Créatrice enferrée dans une créature, comme une voix raillée dans un pantin ventriloque.
Chères Amies. Ce que vous avez pris pour mon être n’était que déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que les hommes n’accueillent pas. Que mon mal depuis lors ait reculé ou avancé, la question pour moi n’est pas là : elle est dans la douleur et la sidération persistante de mon esprit. Je me suis pressentie dans leur néant, entendue dans leur langue morte, scrutée dans leur regard de marbre, oubliée dans leurs histoires caviardées, abandonnée à leur raison absurde, désirée dans leurs griffes. J’ai plongé dans leur folie, traquant dans leurs yeux, leurs écrits ou leurs vagissements, les traces de mon passage sur terre, j’aspirais compulsivement à exister, j’effaçais obsessivement toute trace de mon inexistence, dans leurs yeux, leurs écrits ou leurs vagissements. Je semblais errer d’un mot à l’autre de leur allali sans fin. Epuisée dans le tombeau de l’âme qu’est mon corps fait « femme ». Raidie par le tétanos de l’âme qu’ils m’ont injecté à la naissance.
Chères Amies, ce que j’avais pris pour mon être n’était que déchet de leur vision totalitaire, les frissons que j’avais pressenti comme une existence n’étaient que spasmes maladifs de leur peau engluée en moi. Ma question persiste, seule, vivante depuis des années : pourquoi endurer la douleur et la sidération de mon esprit ? Vers quelle fin, vers quel tombeau, où ils ne m’attendraient pas ?
****************************
Aujourd’hui, je vous parle coeur et âme.
Parce que trop de coeurs se sont déchirés, ont été trop battus en brèche, niés, effacés, dépecés. Ne nous battons pas contre nos coeurs…ils sont déjà suffisamment malmenés. Joignons-nous de coeur -à-coeur. Dans un corps-à-corps d’humanité.
***
Mais vous, qui n’avez de cesse de nous arracher le coeur entendez ceci :
Cessez de nous voler nos âmes et de les condamner à s’envoler vers le vide.
Cessez de nous faire rendre les âmes et de les condamner à errer aux confins de votre inhumanité.
Rendez les armes, et jetez-les à nos pieds.
Rendez-nous nos âmes que vous étouffez.
Alors elles ne rendront plus l’âme mais pourront ressusciter et s’envoler.
Nous prendrons nos âmes armées pour la vie, l’envol et la beauté…
***************************
Anna de Noailles.
Selon moi, elle exprime la maladie des parias, l’espoir d’effacer la tâche humaine, quitte à s’effacer une fois pour toutes. Mais croire que la mort, mieux que la naissance, ouvre les portes de l’humanité est encore un mensonge tissé par ceux qui veulent nous exterminer.
La nuit, lorsque je dors.
La nuit, lorsque je dors et qu’un ciel inutile
Arrondit sur le monde une vaine beauté,
Quand les hautes maisons obscures de la ville
Ont la paix des tombeaux d’où le souffle est ôté,
Il n’est plus, morts dissous, d’inique différence
Entre mon front sans âme et vos corps abolis,
Et la même suprême et morne tolérance
Apparente au néant le silence des lits !
*
Il n’est pas un instant.
Il n’est pas un instant où près de toi couchée
Dans la tombe ouverte d’un lit,
Je n’évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera ton corps à l’oubli.
Quand ma main sur ton coeur pieusement écoute
S’apaiser le feu du combat,
Et que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et que tu respires plus bas,
Quand, lassées de l’immense et mouvante folie
Qui rend les esprits dévorants,
Nous gisons, rapprochées par la langueur qui lie
Le veilleur las et le mourant,
Je songe qu’il serait juste, propice et tendre
D’expirer dans ce calme instant
Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que la paix de son coeur content.
Ainsi l’on nous mettrait ensemble dans la terre,
Où, seule, j’eus si peur d’aller ;
La tombe me serait un moins sombre mystère
Que vivre seule et t’appeler.
Et je me réjouirais d’être un repas funèbre
Et d’héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,
L’emmêlement de nos genoux.
*
En un poème, elle saisit les conséquences de l’emprise imposée aux femmes au nom du couple dans un patriarcat : étiolement de soi et dépersonnalisation. Effets de la « médiatisation de la conscience » comme l’analyse Nicole Claude Mathieu (1985) ou de « l’idéologie de l’amour » comme la définit Pascale Noizet. La dernière phrase, lucide, éclaire un chemin dans notre libération.
J’ai travesti, pour te complaire,
Ma véhémence et mon émoi
En un coeur lent et sans colère.
Mais ce qui m’importe le plus
Depuis l’instant où tu m’as plu,
C’est d’être un jour lasse de toi !
- Je perds mon appui et mon aide,
Tant tu me hantes et m’obsèdes
Et me deviens essentiel !
Je ne vois la vie et le ciel
Qu’à travers le vitrail léger
Qu’est ton nuage passager.
- Je souffre, et mon esprit me blâme,
Je hais ce harassant désir !
Car il est naturel à l’âme
De vivre seule et d’en jouir…
*
Anna de Noailles est aussi l’artiste de la contemplation philosophique.
A la nuit
Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune,
Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être,
Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille,
Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon coeur bondissant, ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !
Regarde, nuit dont l’oeil argente les cailloux,
Ce coeur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux,
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.
Vois mon coeur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée, agile et taciturne.
A ce coeur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…
*
Encore un magnifique poème, transmis par une lectrice :
C’est l’hiver, le ciel semble un toit
D’ardoise froide et nébuleuse,
Je suis moins triste et moins heureuse.
Je ne suis plus ivre de toi !
Je me sens restreinte et savante,
Sans rêve, mais comprenant tout.
Ta gentillesse décevante
Me frappe, mais à faibles coups.
Je sais ma force et je raisonne,
Il me semble que mon amour
Apporte un radieux secours
À ta belle et triste personne.
Mais lorsque renaîtra l’été
Avec ses souffles bleus et lisses,
Quand la nature agitatrice
Exigera la volupté,
Ou le bonheur plus grand encore
De dépasser ce brusque émoi,
Quand les jours chauds, brillants, sonores
Prendront ton parti contre moi,
Que ferai-je de mon courage
A goûter cette heureuse mort
Qu’au chaud velours de ton visage
J’aborde, je bois et je mords ?
*
Découverte qui m’a permis de trouver ce blog consacré à Anna de Noailles …. et ce site qui reproduit deux de ses recueils.
Le silence répand son vide.
Le silence répand son vide;
Le ciel, lourd d’orage, est houleux;
On voit bouger, tiède et limpide,
Le vent dans un mimosa bleu.
Prolongeant sa douceur étale,
Le jour ressemble aux autres jours;
Un craintif et secret amour
Rêve,sans ouvrir ses pétales.
Ainsi, pour longtemps en jouir,
La Hollande, en ses vastes serres,
Par des blocs de glace resserre
Les tulipes qui vont s’ouvrir.
*
(Mortelle pensée)
Aucun jour je ne me suis dit
Que tu pouvais être mortelle.
Tu ressembles au paradis,
A tout ce qu’on croit éternel !
Mais, ce soir, j’ai senti, dans l’air
Humide d’un parc triste et blême,
La terreuse odeur des asters
Et du languissant chrysanthème…
Quoi! tu peux mourir ! et je t’aime !
*
Marina Tsvetaeva
»You can’t buy me. That is the whole point. To buy is to buy oneself off. You can’t buy yourself off from me. You can buy me only with the whole sky in yourself. The whole sky in which, perhaps, there is no place for me. » 1919
“A kiss on the forehead”, 1917 (traduction).
A kiss on the forehead – erases misery.
I kiss your forehead.
A kiss on the eyes—lifts sleeplessness.
I kiss your eyes.
A kiss on the lips—is a drink of water.
I kiss your lips.
A kiss on the forehead – erases memory.
*
[D'où me vient la tendresse ?]. 18 février 1916
D’où me vient la tendresse ?
J’ai caressé d’autres boucles
Et j’ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes
Les étoiles s’allumaient et mouraient
(D’où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s’allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard
J’ai entendu d’autre chants
Dans la nuit sombre et noire
(D’où me vient la tendresse ?)
La tête sur le coeur du chanteur
*
Je sais, je mourrai au crépuscule, mais lequel des deux ? 1920, extrait du Camp des cygnes.
Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Auquel des deux, avec lequel des deux – ça ne se commande pas !
O s’il était possible que mon flambeau s’éteigne deux fois :
[...]
Je m’élancerai dans le ciel généreux pour un dernier salut,
La faille du crépuscule, ou le matin ou le soir – et la coupure du sourire…
Car même dans le dernier hoquet je resterai poète !
*
[Promesse infidèle]. 22 février 1915
Tous les yeux sont ardents – sous le soleil
Chaque jour est un jour différent -
Je te le dis pour le cas
Où je te tromperais : quelles
Que soient les lèvres
Que j’embrasse, à l’heure d’amour
A la mi-nuit noire, à qui que ce soit
Que je jure furieusement de vivre
Comme une mère à son enfant,
Comme fleurit une fleur,
Sans jamais promener mon regard
Sur qui que ce soit d’autre…
Tu vois, cette chaîne chérie
Car - tu la connais -, tout
S’éveillera - à ton premier signe -
Sous ma fenêtre.
*
[Pour une ombre soudaine ou un bruit]. Tiré du recueil Le Ciel Brûle, mai 1913
Si vous saviez, passants, attirés
Par d’autres regards charmants
Que le mien, que de feu j’ai brûlé
Que de vie j’ai vécu pour rien
Que d’ardeur, que de fougue donnée
Pour une ombre soudaine ou un bruit…
Et mon coeur, vainement enflammé,
Dépeuplé, retombant en cendres
Ô, les trains s’envolant dans la nuit
Qui emportent nos rêves de gare…
Sauriez-vous tout cela, même alors,
Je le sais, vous ne pourriez savoir
Pourquoi ma parole est si brusque
Dans l’éternelle fumée de cigarettes
Et combien de tristesse noire
Gronde sous mes cheveux clairs
*
[Exils], 15 mars – 11 mai 1939 (extraits de «Anthologie de la poésie russe», 1993).
Ah! les vains regrets de ma terre,
M’ont révélé tous leurs secrets !
Je suis, en tout lieu, solitaire,
Peu m’importe où je dois errer…
Portant mon sac, je rentre encore
Du marché le long des bâtisses,
Vers une maison qui m’ignore
Comme une caserne, un hospice…
Mais peu m’importe de connaître,
Pauvre lionne hérissée,
Tous les milieux d’où je vais être
Infailliblement évincée.
N’étant plus de ma langue éprise,
Et sourde à son appel lacté,
Ne pouvant plus être comprise,
Je vois des mots la vanité.
Ma voix montant du fond des âges,
Tu ne liras pas mes feuillets,
Lecteur de pages et de pages,
Lecteur de tonnes de papier !
L’arbre qui, seul, pousse à l’écart
Ne rejoindra l’allée jamais,
Et rien ne peut plus m’émouvoir
De ce que j’ai le plus aimé.
__________________
Sur une feuille vide et lisse
Les lieux, les noms, tous les indices,
Même les dates disparaissent.
Mon âme est née, où donc est-ce ?
Toute maison m’est étrangère,
Pour moi tous les temples sont vides,
Tout m’est égal, me désespère,
Sauf le sorbier d’un sol aride…
Ô larmes des obsèques,
Cris d’amour impuissants !
Dans les pleurs sont les Tchèques,
L’Espagne est dans le sang.
Comme elle est noire et grande,
La foule des malheurs !
Il est temps que je rende
Mon billet au Seigneur.
Dans ce Bedlam des monstres
Ma vie est inutile;
À vivre je renonce
Parmi les loups des villes.
Hurlez, requins des plaines !
Je jette mon fardeau,
Refusant que m’entraîne
Ce grand courant des dos…
Voir… Non, je ne consens,
Écouter… Pas non plus;
À ce monde dément
J’oppose mon refus !
***
The Prophetess, by Allecto.
In the night the prophetess told me of my fate. Beneath the sea, she said, beneath the sea. And so I searched and I searched.
But how does one get beneath an ocean?
And so I looked for the metaphor, perhaps a blue-green equivalent and the notion of the ocean. Beneath a wave or a crest.
It was here that she found me. Lost within a crest. Riding a gigantic wave. I had been swallowed whole.
My fate. It was a good one. Worthy indeed of being trapped forever, mangled in a dusty tome. But vanity always has been one of my strong points, that and an uncanny ability to appear beautiful although I’m not. Still there was this ocean thing that I had to settle. I must confess that having wet hair and pruny fingers was not my idea of lifetime.
And then she came. At first I thought she was made of water. But then I realised that she had no substance. It was all optical illusion her liquidity, her fluidity, her motion or e-motion. So now I wonder.
She said her life was on a timer. I think she set herself to time. Like a masterpiece, or a nymph in the wilderness dancing.
I’m not one for poetry but she had an inescapable rhythm. And it caught and I caught.
Like an old sea pirate I was tossed to the wind and I emerged back into my life soaking. And dripping with earnt ire, burnt through with her timing.
Before a tune was sent me and I was swept within its waves to another shore.
Life is verily like the ocean. I am once again lost within her depths. She draws me in and she draws me on.
It was then that I realised that the prophetess was right. I was already in the sea.
For a while I lived a subjective truth, believing as I did in morality. But all the codes have a propensity for change. Tidal. The way her world was slowly sinking beneath the sea.
And still I persisted in the belief that I change myself. A radical new faith deception. The truth was in the water.
And water it was. Like the glimpse of a floating note lost into the memory of sound. Play me again.
Though she was only water I can still remember the scent of her skin. Salt and sand. Hours wasted into her embrace. Captive in the smoothest of bars.
I loved her. As much as one can love like liquid. She came in with the sun and left by the moon.
Entrancing, disappearing into vapours and almosts and into the taste of silence. Until she comes again. Rising like a tempest. Rising like the wind.
Off the shore, pulling my soul into her eddies, sweeping across as many realities. Beyond the heat of fire. Beyond elemental ice. Unbecoming in intensity. Carefully chosen passion.
Who is she? This water sprite that haunts me. This untamed one that never lets me keep still. Shall I call her freedom?
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Des artistes magiques
Ana Vidovic
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Valentina Lisitsa
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Martha Argerich
une autre version de la sonate de Scarlatti (Sonata in D minor K141) :
**
Valentina Igoshina
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Merci pour tous ces merveilleux cadeaux au petit matin de ce dimanche froid et triste!
C’est l’hiver, le ciel semble un toit
D’ardoise froide et nébuleuse,
Je suis moins triste et moins heureuse.
Je ne suis plus ivre de toi !
Je me sens restreinte et savante,
Sans rêve, mais comprenant tout.
Ta gentillesse décevante
Me frappe, mais à faibles coups.
Je sais ma force et je raisonne,
Il me semble que mon amour
Apporte un radieux secours
À ta belle et triste personne.
Mais lorsque renaîtra l’été
Avec ses souffles bleus et lisses,
Quand la nature agitatrice
Exigera la volupté,
Ou le bonheur plus grand encore
De dépasser ce brusque émoi,
Quand les jours chauds, brillants, sonores
Prendront ton parti contre moi,
Que ferai-je de mon courage
À goûter cette heureuse mort
Qu’au chaud velours de ton visage
J’aborde, je bois et je mords ?
merci !! je le mets en ligne dans la journée !! n’hésitez pas à nous envoyer des poèmes de femmes !
merci
B.