Songes du lendemain

*

Je sais que les maîtres des mots peuvent effacer par leur rhétorique l’éloquence du sang. Chaque jour, leur mot « passion » efface un meurtre et « sexualité » efface un viol et « plaisir » efface une torture et ces mots mêlés dans leur langue plus dure que le bois efface un crime de masse contre notre humanité.

Je sais que les maîtres de la réalité effacent par leurs mots l’éloquence du sang réel. Quant à nos mots, ils sont aussi simples que nos droits, et baignent dans notre sang : notre corps est inaliénable, autant que l’est un corps humain. Il est inviolable, autant que l’est un corps humain. Notre corps est à nous. Retirez-vous !

L’occupation ne se contente pas de nous priver des conditions élémentaires de la liberté, elle va jusqu’à nous priver de l’essentiel même d’une vie humaine digne, en déclarant la guerre permanente à nos corps et à nos rêves, à notre esprit et à notre âme, en commettant des crimes de guerre. Elle ne nous promet rien que l’apartheid ou la promiscuité forcée, et la capacité du pénis à vaincre l’âme.

Un territoire occupé n’est pas anéantit seulement d’être amputé : il est anéantit d’être totalement déstructuré. Les différents niveaux d’organisation de la vie quotidienne sont dissociés et, un par un, isolés donc mutilés. De même, ni mon corps ni mon esprit ne sont  « moi » dès lors que mon corps est lardé de No Man’s Land : seins et sexe sont « à eux », « pour eux », ils en jouissent avant moi et souvent à mon détriment. Pour dénoncer cela, il m’a fallu me réincarner loin d’eux : commencer à me décoloniser physiquement pour reprendre conscience. Il m’a fallu me soustraire à leur pilonnage plus ou moins intensif et à leur séduction toxique. Il m’a fallu apprendre à m’aimer pour savoir que je suis niée, non pas aimée, par  leur regard prédateur. Véritable effort de réincarnation, j’ai dû inventer une manière de me sentir en vie.  Car j’ai été habituée à me sentir en vie quand en fait j’éprouvais l’angoisse face à leurs intrusions (de l’espace, du corps, de la tête). Mes souvenirs « d’amour » ne sont que cadavres de mon désir. Mal à l’aise, envie de fuir ? Saine réaction face à l’intrusion ? mais non, timidité … en fait, il te plaît. Idées obsédantes quand il est loin et « blancs » de la pensée quand il est là ? Signes d’emprise mentale ? mais non … l’amour rend aveugle. Il est tout pour moi, je pourrais tout accepter … Signe de vulnérabilité ? mais non …. c’est la passion. Envie de l’agresser ? Signe que quelque chose m’a blessée ? mais non, tu te fais des idées, et puis t’es vraiment casse-couilles. Ce feu en moi qu’ils nomment passion ou désir – car ils sont les colons – était en fait un signal d’alarme. Plus je le laissais battre dans mon coeur, mon ventre, à mes tempes, plus je me sentais mourir et mon âme m’échapper. Je dis « je » pour que mon peuple écrive dans mes mots sa version de l’Histoire, piétinée par leurs bottes de vainqueurs.

Malgré cela, à cause de cela : pour fuir l’anéantissement, nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros ni victimes. Espoir de voir mon peuple aller sans danger à l’école ou rentrer à la maison. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance ou d’avorter sans que l’un ou l’autre lui soit imposé. Espoir pour une femme de vivre avec plaisir son corps, sans mourir écartelée sous le fusil de l’occupant étranger ou mutilée par l’occupant familier. Espoir qu’ils nous rendront notre sueur et notre labeur avant que nous perdions totalement le sens de notre valeur. Espoir qu’ils désarmeront avant que le génocide ne s’étende au-delà de l’Asie. Espoir qu’ils verront l’humanité dans notre sang versé plutôt que la souillure ou le détail d’une histoire effacée. Espoir que nous retrouverons nos noms originaux : fini les noms du colon, père ou mari, fini les insultes verrouillées sur notre être, fini les petits noms qu’ils nous donnent pour nous siffler. Espoir que cette terre retrouvera sa saveur originale : vie pour la vie et non vie pour la mort de tout ce qui porte la vie – leur monde fait de sur-hommes et de sous-hommes est inhumain.

Nous sommes malades d’un espoir humain. Tout en nous est humain, y compris notre silence face à leurs jaculations. Y compris notre folie née de cet espoir. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir.

Adaptation du discours de M.D., 25 mars 2003.

*

Attendu que ...

« Attendu que l’histoire de l’humanité est jonchée de crimes et massacres
Et attendu que ces massacres et ces crimes ont été et sont perpétrés par les hommes,
J’ai résolu de ne plus leur serrer la main.
Car outre le sang menstruel, je n’aime pas avoir du sang sur les mains ».

« La révolution, un truc qui pourrait être vachement sympa si elle ne servait pas à remplacer un mâle avide de pouvoir par une centaine de mâles avides de pouvoir. « 

source : Pussy Kill Kill.

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Les dossiers fantômes de l’histoire fantôme.
Ils l’ont réécrite, purgée de nos cadavres,
Ils nous l’ont volée, saignée de nos vies, nos œuvres :
Histoire Collective de ma solitude,
détourne tes yeux sans tain : crains mon âme morte.

Ils l’ont forcée, braquée, piétinée, dispersée,
Je n’ai été que d’insensées traces muettes :
Histoire intime, tu n’es qu’un mensonge sans nom –
Comment pourrions-nous nous rappeler l’une à l’autre ?

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*

Entre deux rives du Mississipi

 

********************

Dialogue avec O.L.

Les poèmes ne sont pas que le dernier mot d’un dialogue avec d’autres poètes, ils sont parfois la bribe d’une longue conversation … alors, ils gardent, plus précieux encore, le secret de leur naissance.

Passez.

Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Gardez vos noms, reprenez nos noms ! Partez !

Vous qui piétinez les lentes heures de l’histoire,
Retirez vos pages blanches de notre temps ! Partez !

Vous qui saignez notre mémoire et nous transfusez vos crimes immémoriaux,
Vous qui diffamez jusqu’à nos oublis et abattez nos évasions,
Déshéritez-nous : assumez vos passifs imprescriptibles ! Partez !

Terminez vos œuvres :
Extorquez ce que vous voulez…
Du bleu du ciel,
du sable de la mémoire,
du sel des coquillages,
des cendres de la Terre,
des profondeurs de la Mer Noire,
des Ombres Bleues à l’âme nue,
nous nous sommes retirées aussi.

Vous qui passez parmi les paroles passagères,
il est temps que vous partiez.
Fixez-vous où bon vous semble
mais plus parmi nous.
Il est temps que vous partiez.
Mourrez où bon vous semble
mais plus parmi nous.
Sortez de nos vies, de nos têtes,
de nos ventres, de nos corps,
de nos rêves, de nos cauchemars,
de nos nuits blanches et noires,
Sortez de notre histoire sans nom,
Sortez de nos blessures !

Nous qui passons parmi les paroles passagères,
Nous portons des noms où l’Exil a trouvé asile.
Nous portons des Heures où l’amnésie conte, des larmes de sang sec et pâle, mêlées de rosée, aux yeux, aux mains. Nos Yeux sont des pages infinies qu’ombre la lumière profonde des Fleuves, où des Monstres naissent pour se blesser sur des Rayons de Lune, où des Mots, la mort dans l’âme, abandonnent leur âme aux morts et nous reviennent et nous hantent et ravivent nos cendres.

Toi qui passe parmi les paroles passagères,
Tu lis dans mon âme. Tu écris avec mes mots.
Si découverte, je suis …
Alors c’est tout un infini de Rosée, de Fleuves,
de Monstres et de Cendres ombrées de bleu
qui t’accueille – et ses bras sont intarissables :
ils ont porté l’horizon quand il est mort sous des bottes,
ils ont porté nos noms quand ils n’étaient qu’écorchés,
nos vies quand elles ne sont que runes.
Entrez : Amie des Fleuves profonds,
Amigas debajo de la ceniza,
L’Océan vous ramène !
Or qui émeut l’air !

M. D.

*

A la Luz de los rìos profundos.

J’ai suivi son ombre Bleue –
elle transmuta ma chute :
Traversée des vertiges !
Ivre, versée d’aucun ciel,
j’hésite à n’être plus perdue.
Traversée hors du temps ! Mais
Ses espaces souverains
me poursuivent, me prennent
au lasso des horizons,
Je vacille, sans doute,
Pendue au cil de l’instant.

Terre, tu peux bien te dérober –
Allons ! Que tes griffes se dénouent
d’avec mon âme ! –
Je racine dans l’air et ses profondeurs.
J’ai respiré l’infini de l’Ombre :
Je peux fouler le sol par où le soleil naît
en Amérique !
Je t’ai ouvert mes entailles,
Ô lumière profonde qui palpite sous les Océans :
forte de mille blessures
où rougeoient mes cendres,
Je peux entrer en cette Terre.
Entraille d’Afrique.
Point de chute à mon rêve –
que des Navigateurs
ont égaré en l’arrachant à son vol.

J’ai mille mots pour dire l’impossible –
un champ sec me les a insufflés,
un à un, bouche à bouche,
quand il a fondu dans mes mains :
Je peux vous faire taire
d’un mot,
Tous :
Présent venu d’un autre âge,
Spectres couvert d’Or et de Terre
et de sang et des miens
et des nôtres – à nous toutes.

Un seul mot pour mémoire,
Un seul mot pour vie !
Il est nôtre et non plus Tien, Ombre sans ombre !
Je l’ai arraché à ta grimace criminelle
où perlent nos vies alignées.
Il émeut l’air – il t’est intangible –
Des monstres en furent blessés à leur naissance
et l’ont soufflé aux rayons de la lune.
Depuis, chaque nuit,
en profondeur,
Je m’en consume !

*

Renaître de ses poussières.

Au sociologue : « Montre tes papiers !
y-a-t-il ma réalité dedans ? ».
Perplexe : « Mes blancs papiers sont des blancs-seings ! ».
Je suis repartie d’où je ne suis plus.

Au psychologue : « Montre l’âme de ta pensée !
y-a-t-il ma réalité là-dedans ? ».
Dubitatif : « Quelle est ta question ? Douterais-tu de toi ? ».
Je suis retournée à la poussière.

Aux poètes : « Tes papiers ? Ton âme ? Y penses-tu ? ».
Triste, parfois : « Je greffe des feuilles aux feuilles pour graver sur le marbre du Papier ton exil ; je convoque mon âme – même maudite, même haïe – pour esquisser l’ombre de la tienne, à venir ; toute pensée m’a fuie, depuis qu’ils ont abattu la tienne. Depuis, je t’attends, ici, à ce mot : là ».
Je suis née : là, enfin là !

*

Traduction très libre du poème de Sor Juana Ines de la Cruz : « A una Rosa »

Sonnet IC

*

Haïku 1. Labyrinthe.

Oeil blanc des trous noirs,
Coeur en marbre de nos vies,
Âme ! Te reprendre !

Rompre l’infinie
ronde des astres, tes veines,
tranchées de ton monde.

Percer l’univers,
Délier la nuit de tes doigts
qui les horizons

et la fuite brise.
Leur offrir l’immensité.
Et tout droit : nos rêves !

*

Haïku 2. Trois heures et demi du soir en été.

Comme une averse abrupte
En la Terre noire
de prodigieuses cendres,

Tremblement, Vents, Horo
présences passées –
Amies : Entrez en moi !

L’air, fertile de l’averse
et in extremis,
quittera le vide !

*

Echos à Cesare Pavese.

La nuit marche sur nous.

Atroce souffrance.
Douleur, où renaît chaque soir,
impassible et vivant.
Le silence, en souffrance au loin,
muet sur notre âme, fait sa nuit.
Elles respirent doucement.
Entends l’instant les égrener dans des ombres,
Entends les instants sombres s’égrener dans le noir,
au-delà des choses. Elles sourdent dans l’attente anxieuse de l’aube
qui ne viendrait plus, brutale, graver Leurs bottes
sur le silence mort. L’inutile lumière
dévoilerait alors du jour le visage rêveur. Les instants
se tairaient. Et l’utopie parla doucement.

*

26 août.

Des Monstres au cœur entaillés,
piqués sur des Rayons de Lune,
Me disent, dans ma nuit semée de petits matins :
Ne fais-tu pas une fin de ton cœur inachevé ?
Mais que vis-tu : Souffrance sans sujet ?
Sujet en souffrance en lui-même ?

C’est seulement ainsi qu’ils s’expliquent mon actuelle vie de suicidée.

Lol V. Stein, Pavese & Arguedas, poème posthume.

*

Ajournée.
L’avenir est venu d’une longue douleur et d’un long silence.
Mes mains, trop grandes et ajourées, les ont laissé passer :
elles portent un deuil et sa procession.
L’aube pleure dans mes Yeux, chaque nuit, chaque jour,
Son suicide, nuit et jour, est une protestation de vie –
Quelle mort que ne plus vouloir mourir.
Mon cœur éclos en elle, clairs-obscurs, serait parfait
n’était la fugitive angoisse de le retrouver
chaque nuit, chaque jour, toujours.
Pendu en Elle. Disparu à peine, Ombre.
Elle qui sur le vide en sait plus que le ciel,
Je la fuis, défaite, hantée par mon linceul,
Songeant à lui revenir quand je m’endors seule.

*

PS à Gertrude Stein, 1922

111
Rose à rose à rose à Roses,
mon souvenir coule,
essence d’or
qui brille, de nuit
seulement, à la joue
fière de Vitocha.
Il m’accroche mille visions
aux paupières : Retourne à ton enfer
Réalité, je n’ai plus besoin
de ton horizon rescapé,
de mon arrière-pays caviardé,
je nous congédie, toi et moi !
je suis vouée à une Vallée
qui bat de Rose en Rose en Rose en Rose.

*

Tú, madre mía, quizás ya no puedo existir. Tal vez no puedo existir, sólo en vano soy una niña.

Il veut toucher ma poitrine mais nie le cœur :
sa serre avide piste charogne à saigner.
Depuis qu’il préside à l’aurore et aux néants,
je ne porte plus dans mon cœur ni feu ni âme…
Mes précieux exilés vibrent dans un lointain
que la botte et la trique arpentent puis achèvent.
De cris et de pas vides fichés dans la terre
mon corps résonne – au cœur du désert, le mirage
parfois passe, troublant durablement l’esprit.

La belle fleur de la folie : voir l’horizon
dans mes mains, le glisser sur mes paupières clauses,
dormir, mourir et pleurer d’une même nuit,
m’enfouir dans sa cape d’étoiles, disparaître,
enchantée, être enfin fantôme de trous blancs.

Hélas, l’homme est en moi, colon universel.
Il sème blessure et fardeau sur nos épaules,
Etale sur terre son ombre, pluie de fers.
Ainsi, vainement
je rumine,
je désire le mal :
le désespoir m’a traversée jusqu’au cœur.
Il vibre au loin, en moi à l’infini.

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Poème écrit à deux coeurs, abandonnés l’un à l’autre. Quelques vers sont de Pavese, suicidé un 26 août – mais pas en 1970.

Trois âmes et des poussières.

Mon coeur a lâché un jour.
Depuis, j’ai du mal à dire « Б. ».

Je m’éveille une fois pour toujours
ce matin encore,
serré dans les poings mon espoir
que l’espoir mente,
que l’heure d’après trompe :
Non, elle ne fait pas que suivre !

Du salon refermé une fois pour toujours
ce matin encore
Ne vient plus ni voix ni visage aimé.

La mort est venue et elle a mes yeux.
Voir resurgir au miroir
le silence de tes yeux.
Glisser dans les matins
qui toujours me voient espérer,
qui toujours me voient espérer ne plus espérer.

Tes yeux les avaient effacés,
Tous :
Cri sourd, heure errante, matin ici-bas,
Abandon qui me serre au cœur,
Rien qui me sert de cœur.
Tes mains les ont accueillis,
Tous :
L’enfant en transit dans la vie,
L’enfant passé par le plus grand des malheurs,
L’enfant aux Ombres, jamais seule,
L’enfant d’Ombres, jamais là,
L’enfant sans ombre, jamais existé.

Tu avais adopté mes rires perdus,
fous, morts aux lèvres de sourds.
Tu faisais passer des mots d’Outre-Monde,
de mains en mains, pour me sauver.
Tu réfugiais dans tes doigts des étoiles,
qui tous les soirs jouaient aux images,
leurs yeux d’infini dans les tiens,
qui tous les jours brodaient des refuges,
leurs filets de couleur lovés dans tes mains :
l’horizon, qui toujours fuit et barre l’espoir,
avait alors les bras grand ouverts.

Reviens-moi : l’horizon repose,
la terre aspire à revenir à elle-même…
Quant à la vie, abandonnée à l’infini
lors d’un de vos derniers jeux,
elle guette ton retour, absente à elle-même.
Allons : même la nuit est tombée à genoux.

 

M.A. & я.

*

« Terrible et éblouissante, l’aurore me tuerait, si je n’avais pas en moi, aujourd’hui et toujours, une autre aurore ». P.

La nuit se pose sur mes nuits, sur mes souvenirs blancs, sur les bruits blancs de mon corps fantôme, sur mes douleurs blanches. Si je meurs là, je serai morte plus légère. J’ai cerné le néant : mes trous de mémoire, le trou à la place de mon cœur, le trou à l’être qu’ils m’ont fait, le trou que s’est fait, pour en finir, l’horizon. Ce jour dans lequel l’aurore fuit, il arrive, dans cette lumière tombe goutte à goutte la douleur ardente de mon peuple, sans jamais s’épuiser… Terrible et éblouissante, l’aurore m’a tuée, car j’ai enfin en moi, aujourd’hui et toujours, un autre horizon.

13.11.
M-E. A.

*

Mot du soir, pour que le vide cède à la vie.

je repends pied dans la vie, Amie, grâce à vous.
Je laisse peu à peu le rythme de Pavese,
ses treize pas interminables qui arpentent
le néant, épuisent, brisent les souffles courts –
car j’ai le souffle écourté par trop de colères,
par trop d’amnésies. Seule la joie est assez
généreuse pour vouloir calmer le désespoir …
la mort ne sait que l’oublier, la fatigue d’être
ne peut que le comprendre, le vide le couve
comme ses cendres, qui nous hantent. Seule à plusieurs
je lui ferai rendre notre âme. Il cèdera
face à l’espoir, même vague … lui aussi.

Trop nombreuses sont les gouttes qui perlent à ses yeux :
il pleure de nous avoir détenues si longtemps
il nous pleure d’être passées en lui. Soyons,
goutte à goutte, la vague qui le submergera,
car ces océans de douleurs et de joies rares,
cet infini d’espoirs, c’est nous, peuple femme !

à M. R..

Post Scriptum :
« Cette vie que nous ressentons furtivement,
nous la repêcherons sous la vague. Sans nous,
nous ne sommes pas, avec nous nous sommes tout. »
Mélanie.

****

*

О, майко моя, родино мила …

Ô, mère ma mère chair Terre natale,
Pourquoi si grave Pourquoi si tendre Pleures-tu ?
A l’âme gisent de lourds souvenirs,
la mémoire enragée les ranime sans cesse :
Au sein, ni goutte d’amour ni larme d’espoir
ni même l’illusion de relever du mortel sommeil
la moindre âme encore sensée.
Et froid et givre et pleurs coulant des horizons
s’enfoncent dans ton coeur profond de douleurs.

13.09

*

Poème inspiré par « L’empreinte » de Anna de Noailles.

à Andrea

Mes Toi, Ô choeur.

Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,
Qu’avant que la douleur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.

Ton esprit, abondamment versé sur le monde,
Gardera, dans la route errante de nos cris,
Le goût de ma douleur qui est âcre et féconde :
Sur nos joues sa caresse, déjà, coule et rit.

Le patriarcat, charnier et tranchées de haine,
Respirera dans l’air ta persistante ardeur,
Car sur l’abattement des tristesses humaines
Tu as laissé la forme unique de ton cœur…

********************** 

Une lueur à l’infini.

Mais si le soleil reste noir, j’attendrai demain,
Car demain toujours m’attend quand je reste en ma nuit :
Magnolia poignant toujours à l’horizon pour moi,
il décille l’infini. Dès lors, les océans
qui perlent à mes yeux, découvrant soudain plus vaste
désespoir, s’enfuient, eux aussi enfin libérés !

Si le soleil reste noir demain, mon cœur, mes mains,
je décillerai : il trouvera berceau plus vaste
que le ciel … il s’endormira, lui aussi enfin
rêveur !
……………..–  J’attendrai tous ces demains pour vous parler.

à M. & S.

***

…. au poème de Liberté en fleurs.

Faire fleurir nos fêlures.

De fleurs et de fêlures, ils ont cerné nos vies :
nous achètent pour fissurer notre autonomie,
se rachètent pour briser nos refus ou nos fuites,
prennent prétexte et fracturent notre intégrité,
célèbrent les roses puis effeuillent leurs supplices …
par passion, nous en couvrent vivantes comme mortes.

Ils ont couché tant de nos blessées dessous les roses,
Ils ont recouvert nos écorchées de tant d’épines …
Ils saignent la fine fleur de nos combattantes,
les exhument souvent pour saccager leur mémoire
et blanchir jusqu’à nos amnésies et nos douleurs.
Ils creusent des déserts dans nos vies, ouvrent des fosses
communes où jeter nos âmes, font de nos corps
des prisons qu’ils laissent béantes, insensées.

Mais nos fêlures fleuriront : une vie à nous !
D’infinis cimetières, à la mesure de nos pertes !
Un intarissable mémorial, digne de nos mortes !

****

Le caméléon.

L’ombre se dévisage mieux.
L’être et la présence s’y glissent,
inaperçus, s’y insinue
et plane le doute : la vie,

des heures, des regards, les cieux.
De peur que son âme trahisse
son absence, il porte, ténus,
comme peau, les motifs inouïs

de sa disparition. Sérieux
dans ses facéties, il esquisse
chimère et phasme malvenus.
Solitudes indéfinies.

***

Poème inspiré par un homme, ben oui, ils ont aussi réquisitionné la poésie.

Angoisse.

Je ne viens pas ce soir vaincre ton âme, ô Vide
En qui fuient les mains d’un peuple, ni creuser
Dans ton ventre sidéral la raison des mortes,
Le cri des étoiles qui se font exploser.

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
D’où même la nuit et son ombre sont bannies –
Goûtes-les donc, tes cauchemars, tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les mortes.

Mais tandis que ton sein de pierre est habité
Par un chœur gravé de noms, de sang, d’épitaphes,
Je me fuis, défaite, hantée par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seule.

***********************

Haïku 3. Amnésie Infantile.

Enfance : mon ombre
que mémoire fuit,
Tu n’as rien de familier.

J’ai perdu en Toi
présence et solitude –
les rejoins par le cri !

Ne marche pas : là,
sur le triste parallèle
du degré zéro

de mon âme vague.
Vole à d’autres leurs traces :
Ne me reviens pas vide.

Champ sec, tes mains
Champ sec, ton regard –
Tends-les moi ! comme calices !

Où mon vide se noiera.

***************************

 Haïku 4. Bleus.

Mon rêve en volées
d’étoiles funambules
veille vos yeux, son rêve.

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Haïku 5. Pour une nuit sans longs couteaux.

Coups, Silence, cris –
nous leur rendrons tout – ces corps
enfin. Libres, Libres !

***************************

Haïku 6. Elle est morte ce soir.

Par ondées la lune
S’est déposée dans l’ombre,
Nuit blanche des deuils. Neige,

ma douleur, repose
en la terre de mes mains :
elle y vit encore.

Las, même un pas d’ange
Se planterait dans ton coeur
Tendre et cristallin

En laissant planer
D’ indélébiles oublis.
Si je les suivais ?

L’absence le temps
Le mot me reviendraient-ils ?
Vers l’obscurité.

*******************

Haïku 7. Espérance.

Il y faut la pierre !
Ou l’oubli ou le néant
fait mot, corps, mains.

Sur le visage d’aucun
monde. Rien ne s’est passé.
Mais depuis, à jamais,

Plus rien ne s’est tu.

*******************

Haïku 8. Nos naissances.

A ce jour le temps
sans aube ni crépuscule
a-t-il survécu ?

Tous lendemains : tous
veille de leur fin. Fantômes
d’un lointain dégel.

Aujourd’hui nous hante
car hier le hante.
L’Azur ! L’Azur ! En vain.

*******************

Haïku 9. Spleen.

Âmes pelucheuses de l’ange,
le flocon déchu
redevient poussière.

Eau tissée d’espoirs,
il a cru pouvoir
forcer le ciel et le vide.

Ce soir, face aux barreaux,
griffant l’air sans un cri,
encore, il se suicide.

Vaine catastrophe
que tant de sourires veillent.
Mes soeurs, mon âme,

Cendre abattue,
Nous aussi, face aux bourreaux,
Mortes
En vie
Sans un cri.

*******************

Haïku 10. Instant.

De ses doigts de neige
et de sel l’aurore mon coeur
roule sur ta joue

Remords blancs figés
en murmures de lumière
sur mes lèvres – ombres

Tues d’un mot sans nom.
Étoilée par ta chaleur
Sa lame de givre.

Sur le ciel qui tremble
de tes yeux un oubli neige
Baiser de mes doigts

En souvenirs coulent
les jours à venir nombreux
sur nos mains mêlées

*******************

Haïku 11. J’aurais pu être en vie.

Sans chemin une heure
Erre en moi ivre d’ailleurs
Oubliée sans doute

Son mot infini
creuse l’horizon et règne
Livre sans silence

*******************

Haïku 12. Leur nuit et son chantage.

Ô toile de givre
où s’échoue mon souffle pâle,
fends ton coeur – il pèse

comme un ciel ce soir.
Efface mon oeuvre sur toi,
et par ta blessure

Laisse revenir
le souvenir de mes doigts :
en échange,
mon coeur.

*******************

Haïku 13. J’aurais pu être morte, mais j’ai seulement disparu.

La réalité,
Ses étoiles dans les miens,
embuée, m’a dit :

Si je disparais,
cette douleur restera,
elle n’est pas moi.

Sans néant, sans trêve.
Depuis, j’ai peur. Ils l’achèvent.
D’une blancheur d’os.

*******************
Haïkus surnuméraires.

C’est en bon français.

Je serais ma langue
si nous n’étions inhumaines …
Elle, par mon nom,

moi, inexprimable.
Et mortes. De nulle part.
Dire ? En expirant !

Les silences d’une langue morte.

Intime exilé,
Mon silence étranger : Parle !
Ose : Ex nihilo,

tiens donc les néants
promis par les négations
les plus absolues.

Intime exilé,
Exil intimé,
Mon vide au cœur étranger,

« Parle ! Fait Silence !
Au nom de tout ce qui est !
Dément ! » Fais Silence !

« Pourquoi me parler ? »
De qui ? Pour qui ? D’où « d’ailleurs » ?
Par tes faux amis

Tu m’as tue. Nulle être
intime, au lointain nié,
ne peut me manquer.

Le Lointain est mort
sans oraison – l’infinie
larme où meurt la nuit.

***

Ce jour, le soleil est de nuit.

Au menu du ciel :
une orange prodigieuse
voguant dans la brume

de voix lactescentes,
infusée d’Anges et de rires …
Et tes yeux qui brillent !

***

Haïku pour R.M. & S.G.

Plus loin que l’horizon.

Tristesse infinie.
Cœur battant du vide
Enfoui sous l’espoir perdu.

Le jour tombe, mort.
Poussière en cendres. Il pèse,
Cents poings abattus.

Désespoirs jumeaux,
Ma vie et mon horizon
M’ont abandonnée

A des milliers d’âmes
De moi-même. Désertes,
Une île nous rappelle.

*******************

Hymne pour les Damnées de l’âme.

« Femme » : horreur, symbole de mort, disent-ils
Sous-espèce sexuée de l’Homme, sous-homme …
existence niée mot à mot, coups par coups.
Matière et vide mêlés : profil, silhouette,
Ombre en sang que l’Homme garde au coin, sous la main.
Il la juge pur corps, vivant comme mort :
nu, il est nu ; mortel, il est sans transcendance ;
vivant, il sursaute, animé par ce qui l’assaille.


Or ce corps disparaît, s’étiole de céder :
il part et vit en lambeaux dans l’homme porté,
le sol lavé, le temple sans gloire bâti.

Vos mains réelles, chère Monde – séparées
d’endurer plusieurs vies serviles éclatées,
des morts lentes, une éternité profanée –
Vos mains battent à vif dans mon poing. Vos désirs, 

Nos cris, vos pensées, ma douleur, nos rages, vos élans
sont ravalés, leurs couteaux dans nos  gorges …
ils ouvrent un désert, ses failles insolubles.

Voleurs ! Meurtriers ! Ils nous ont salopé l’âme.
Légion et prison, égouts et horizon vide,
Ils jouissent : ils matraquent. Ils frappent : ils jouissent.
Eux, les humains autoproclamés :
mateurs, haineux, profiteurs, matons, batteurs, mitrailleurs, propriétaires d’esclaves, saccageurs :
faiseurs de désespoir.
Ils volent notre âme, à la naissance et chaque jour et à notre mort et au-delà.
Ils la recèlent, la trafiquent, et, sadiques,
nous y condamnent ou nous la refourguent indigne
d’être habitée.

Ainsi, devançons-nous la mort. Quant à mourir,
le saurions-nous ?
Prendre perpétuité à leurs côtés ?
Eux qui ont fait de nos vies l’enfer d’aucun Texte,
d’aucun traité, d’aucun conte, d’aucune stèle,
car notre sang même est indigne de la poussière.
Souffrir leurs Dieux irrévocables,
Retrouver pour l’éternité mon peuple
décimé, violé, torturé, persécuté, exténué ?

Mes âmes !
En dépit de la mort, du ciel et de ses ronces terrestres,
J’attendrai qu’un au-delà se penche sur mon être,
J’aspire à mon âme !
Tout geste désespéré me la rendra mieux qu’une vie croisée entre deux corps
quand, affolée, exténuée, je me faufile parmi eux.

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7 réponses à Songes du lendemain

  1. Ash dit :

    Merci pour tous ces merveilleux cadeaux au petit matin de ce dimanche froid et triste!

  2. red dit :

    C’est l’hiver, le ciel semble un toit
    D’ardoise froide et nébuleuse,
    Je suis moins triste et moins heureuse.
    Je ne suis plus ivre de toi !

    Je me sens restreinte et savante,
    Sans rêve, mais comprenant tout.
    Ta gentillesse décevante
    Me frappe, mais à faibles coups.

    Je sais ma force et je raisonne,
    Il me semble que mon amour
    Apporte un radieux secours
    À ta belle et triste personne.

    Mais lorsque renaîtra l’été
    Avec ses souffles bleus et lisses,
    Quand la nature agitatrice
    Exigera la volupté,

    Ou le bonheur plus grand encore
    De dépasser ce brusque émoi,
    Quand les jours chauds, brillants, sonores
    Prendront ton parti contre moi,

    Que ferai-je de mon courage
    À goûter cette heureuse mort
    Qu’au chaud velours de ton visage
    J’aborde, je bois et je mords ?

  3. red dit :

    L’aube : peut-être
    Ses mots. Seul, dernier Voyage
    Sourire, et Finir.

    • binKa dit :

      MERCI ++++++++ n’hésitez pas à envoyer vos créations !
      (beaucoup des poèmes de cette page sont des haïkus : 17 pieds en tout, que (perso) je coupe souvent 5/7/5.
      du coup remplacer : « aube > aurore » par exemple 😉 ou « seul » > « seule », ce qui évidemment change le sens du poème ou « et finir » > « en finir », mais c’est + lourd que le sens effleuré par votre formulation ).
      Bref, j’aime répondre par poème :
      Survivre à l’aurore.
      Cernée par ses insomnies,
      Sourire ou les fuir.
      @ bientôt
      b.

  4. red dit :

    Etrangère, la Nuit
    Prononce cinq, sept Syllabes.
    Shhh ! Ecoute, écoute.

    • binKa dit :

      Merci beaucoup !!!
      vraiment !!

      Pianississimo.
      Des mots pour épine
      à l’aile, à l’éternité,
      dénotent l’oubli.

      merci 🙂
      b.

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