Le féminisme est possible

Il s’agit de forcer le siège… ou de lentement, continuellement, mourir.

Texte introductif du premier numéro de Questions Féministes.

Ce projet est né du constat que le nouveau féminisme ne dispose pas d’un lieu de débat théorique, alors qu’il en ressent plus que jamais la nécessité. La presse féministe est dans ce pays pratiquement inexistante, et c’est non seulement de revues théoriques dont nous avons besoin, mais encore de mensuels de grande diffusion (comme Sparerib en Angleterre, Emma en Allemagne, Effe en Italie). Il nous faudrait non pas un mais plusieurs journaux militants (comme l’étaient Le Torchon brûle, Les Femmes s’entêtent,Les Pétroleuses, comme l’est Histoires d’Elles). Il serait souhaitable que la presse d’information pure (comme L’Information des femmes) soit développée et multipliée. Si nous avons choisi de nous consacrer au lancement d’une revue « théorique », c’est parce que cette formule nous semble également nécessaire, et non parce que nous la jugeons prioritaire.

Quel sens donnons-nous à « théorique » ?

Les femmes ont fréquemment une réaction ambivalente à l’égard de ce terme  : nous éprouvons certes la nécessité d’une analyse en profondeur de l’oppression des femmes, mais dans le même temps « théorique » désigne trop souvent des textes inaccessibles, apanage d’une élite sociale. Théorique équivaut alors à hermétisme – comme si le caractère incompréhensible d’un texte était la preuve de sa « scientificité », de son « sérieux ». Cette équation, nous voulons la briser. Notre but est de restituer son vrai sens à la théorie et, du même coup, qu’elle soit l’affaire de tout le monde, que chacune puisse non seulement la consommer mais aussi la produire. Car est théorique tout discours, quel que soit son langage, qui tente d’expliquer les causes et le fonctionnement, le pourquoi et le comment de l’oppression des femmes en général ou d’un de ses aspects particuliers ; c’est tout discours qui tente de tirer des conclusions politiques, qui propose une stratégie ou une tactique au mouvement féministe.

Privilégiant cette définition politique du « théorique », notre revue s’efforcera d’intégrer des textes théorisant l’oppression des femmes à travers des langages divers et sur des registres différents, et considérera qu’un tract, une œuvre littéraire, un pamphlet, un article abstrait peuvent être mis sur le même plan quant à l’élaboration d’une science féministe. Mais nous savons que la simplicité de l’écriture n’est pas toujours possible : certains concepts n’existent pas dans la langue de tous les jours et ne peuvent être traduits. La possibilité de reformulation dépend du niveau d’abstraction ou de spécialisation du discours.

La théorie, ce n’est pas seulement l’explication des faits, c’est en même temps la description de la réalité  : nous publierons donc des textes qui offrent des informations sur l’existence des femmes en France et dans les autres pays, sur leur situation présente et passée.

Cette diversité que nous espérons pouvoir pratiquer permettra de faire entrer dans les archives du discours et de l’histoire des écrits d’ordinaire interdits de séjour, de proposer à la discussion élargie des thèmes qui actuellement ne peuvent être débattus qu’isolément dans les groupes féministes.

Une « science féministe » : comment et pourquoi ?

Quand on analyse l’oppression des femmes, on étudie nécessairement et leur oppression matérielle, réelle, et l’idéologie qui la justifie, idéologie intériorisée par les femmes et dont le pouvoir coercitif permet l’exploitation. Or l’un des lieux privilégiés d’expression de cette idéologie – et de son développement car elle n’est pas produite une fois pour toutes – reste « la science », et en particulier les sciences dites humaines. Une démarche féministe inclut nécessairement une critique du discours scientifique, le discours sur les femmes mais aussi le discours prétendu « général » : car quoi de plus révélateur que les omissions ? Les théories générales de la société et du psychisme, quand elles considèrent les catégories de sexe comme naturelles sans s’interroger sur leur genèse et leur nature sociale, et qu’elles ne prennent pas en compte l’oppression des femmes, reprennent du coup celle-ci à leur compte, restant dans l’idéologie sexiste la plus sommaire. De ce fait, elles contribuent à perpétuer l’oppression des femmes dans le même temps qu’elles construisent une théorie fausse de leur objet d’étude.

Nous souhaitons qu’une science féministe puisse advenir, qui rende compte de la formation patriarcale hiérarchique (et de son impact sur les individus), et par là même modifie l’analyse globale de la société. L’intérêt de cette science féministe est très quotidien : l’émergence des discours féministes subversifs nous a permis et nous permet de modifier le cours de nos existences. Mais aussi, la question se pose de savoir comment un point de vue féministe peut intervenir dans les champs où s’exerce une série de pouvoirs directs visant à la reproduction de la structure patriarcale. Dans certains domaines professionnels (médecine, gynécologie, psychologie, psychanalyse, assistance sociale), la question de l’oppression des femmes se pose de façon aiguë car le problème de l’« anormal » y apparaît sans cesse, entraînant l’intervention normalisante, réadaptatrice…

Féminisme radical

C’est en ces termes que nous identifions notre perspective politique. La notion de radicalisme part du constat de (et d’une lutte politique contre) une oppression des femmes par le système social patriarcal. Pour décrire et démasquer cette oppression, il faut briser les évidences naturalistes – entreprise que les féministes ont amorcée depuis plusieurs années, et qui devrait constituer un de nos plus solides acquis. Il n’en est rien  : l’évidence naturaliste, pour avoir été démasquée, n’en continue pas moins à s’imposer sournoisement et pernicieusement au sein même du mouvement des femmes (dont certaines tendances laissent curieusement tomber, entre mouvement et femmes, le mot « libération »). Le courant actuel de la « néo-féminité », qui attire beaucoup de femmes par son apparence constructive, peut s’interpréter comme un retour au classicisme antiféministe, comme renfermement dans un des pièges que le patriarcat nous tend. Car notre oppression ne réside pas dans le fait de « n’être pas assez femme », mais bien au contraire dans celui de l’être trop : nous sommes empêchées de mener une existence d’individus à part entière, sous le prétexte que nous sommes « femme », « différente ». C’est le système patriarcal qui nous pose « différentes » pour justifier notre exploitation, la masquer. C’est lui qui nous impose l’idée d’une « nature », d’une « essence » féminine.

Le féminisme radical se donne comme préalable de rester dans le terrain que les premières féministes ont conquis contre l’idéologie naturaliste. Ce qui exige :

 De refuser résolument d’interroger, de construire, de projeter une idée de « La Femme » en dehors de la société.

 Le corollaire étant de déstructurer la notion de « différence des sexes » qui ordonne et sous-tend cette idée de « la femme », partie intégrante de l’idéologie naturaliste. L’existence sociale des hommes et des femmes ne dépend nullement de leur nature de mâle et de femelle, de la forme de leur sexe anatomique.

Dans une société non patriarcale, la question d’être homme ou femme n’aura pas à se poser dans les termes où elle se pose aujourd’hui pour nous. Tous les travaux, toutes les tâches seront assurés par hommes et femmes. Au plan des pratiques sexuelles, la distinction entre homo – et hétéro-sexualité n’aura plus de sens puisque les individus se rencontreront sur le fondement de leur singularité (individu spécifique avec telle histoire) et non sur celui de leur identité de sexe.

Détruire la différence des sexes c’est supprimer la hiérarchie qui existe actuellement entre deux termes dont l’un est référé à l’autre, et infériorisé dans cette comparaison. On ne peut revendiquer le « droit à la différence », car cela signifie dans le contexte actuel le droit à l’oppression. C’est le droit à l’autonomie que nous visons en premier lieu (ne plus être objets de, appropriées par) ; à la singularité en dehors de toute référence à l’identité sexuelle en second lieu. Cela ne signifie pas que « nous voulons devenir des hommes », car dans le même temps que nous détruisons l’idée de « La Femme », nous détruisons aussi l’idée d’« Homme ».

 La destruction de l’idée d’« Homme » : cette notion constitue un autre piège patriarcal. Démasquer l’idéologie naturaliste nous a permis de démontrer en quoi la science, les théories étaient sexistes. De là à affirmer que la pensée, le langage, le discours, sont hermétiques aux femmes parce qu’ils sont « masculins », il n’y avait qu’un pas. Celles d’entre nous qui l’ont franchi s’enfoncent dans une position d’échec qui nous dessert. Nouvelle spire de l’oppression que nous devons dénoncer : d’une part, en rappelant que quand nous nous reconnaissons opprimées, nous ne résumons pas notre « être »  : le système social est contradictoire puisqu’il nous permet, en dépit de l’oppression qu’il exerce, d’être féministes, de décrypter les mécanismes de l’oppression, notamment de traquer les « évidences » idéologiques dans les discours, et ce, en nous servant du langage  ; d’autre part, en affirmant qu’il n’y a rien dans le système social qui soit « masculin ». Certains discours de la science, certains concepts sont tronqués et falsifiés parce qu’ils sont fondés sur des rapports de pouvoir, et non parce qu’ils sont élaborés par des « hommes ». L’« ennemi principal » est un type hiérarchique de rapports sociaux, où les hommes sont impliqués en tant qu’agents et non en tant qu’êtres biologiques.

Le féminisme radical s’exprime aussi en référence aux courants politiques contestataires, révolutionnaires, actuels. Il refuse toute ingérence des groupes politiques en place dans sa problématique, et considère certaines notions, certains mots d’ordre comme fondamentalement falsifiés (idée de « lutte principale » et « luttes secondaires »  ; terrorisme de l’explication unique par le capitalisme). Il se propose de retrouver une démarche matérialiste en utilisant politiquement certains concepts. Ainsi, si l’on fonde la notion de classe sociale correctement, dialectiquement – c’est-à-dire sur l’existence d’une dynamique oppressive, et non sur un contenu statique –, on peut poser les femmes comme appartenant à une même classe sociale de genre. Cette analyse de l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale – au même titre que la rupture avec l’idéologie naturaliste – est le préalable de toute lutte féministe : la constitution du mouvement de libération des femmes en France, par exemple, a reposé sur l’affirmation de ce concept, qui rompait avec les dogmes marxistes en vigueur.

Actuellement le courant féministe radical, fondé sur ces questionnements subversifs, semble étouffé tant dans les pratiques que dans les discours. À peine né, ou plutôt re-né, le nouveau féminisme est menacé dans son sein même par une double droite : la récupération « gauchiste », d’un côté, la récupération par l’idéologie de la néo-féminité, de l’autre. Ces deux courants, qui chacun à sa façon, plus ou moins déguisée, représentent les intérêts du patriarcat, sont ceux qui ont droit de cité dans les médias…

Pourtant le courant féministe radical existe : il a impulsé toutes les grandes campagnes féministes ; c’est lui qui est fondamentalement subversif de l’oppression des femmes, de toute l’organisation sociale hiérarchique. Enfin, en lui se reconnaissent nombre de groupes dispersés et isolés dans tout le pays. Il est temps qu’il puisse prendre la parole, qu’il dispose d’un lieu de réunion théorique et politique pour mettre en commun ses expériences et ses analyses, et pour que son acquis puisse être diffusé et discuté.

C’est à cela que nous nous proposons de contribuer, dans les limites permises par une revue trimestrielle. Nous espérons que cette entreprise permettra aux textes qui sont tristement dans les tiroirs, d’en sortir, et aussi aux textes qui n’ont même pas été écrits, faute d’espoir d’être publiés, de l’être enfin.

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Depuis le temps où l’on se plaisait à répéter dans le mouvement féministe que la théorie de l’oppression des femmes « restait à faire », il s’est écrit et dit beaucoup de choses, en France comme à l’étranger, contribuant à une ou des analyses de cette oppression et aboutissant à des prises de position tactiques.

L’achoppement marxiste

Dès le début du mouvement, deux courants d’analyse de l’oppression des femmes ont émergé, l’un qui s’est appelé « féminisme révolutionnaire » (aux États-Unis, « féminisme radical ») – auquel nous appartenons – et l’autre dit « tendance lutte de classes ». Ce dernier a tenté de trouver une « articulation », comme on dit, entre la lutte des femmes et la lutte de classes, à partir de la théorie marxiste, mais sans la contester dans ce qui nous semble non seulement ses lacunes mais ses incohérences quand il s’agit de « situer » l’oppression des femmes. Pour cette tendance, il ne s’agissait que d’ajouter diverses considérations sur les femmes, sans remettre en question le principe du monopole de la classe ouvrière, censée contenir dans sa lutte la subversion totale du système oppressif : le capitalisme. Contester sur le seul plan idéologique les mentalités et les institutions sexistes, sans fonder cette lutte sur une analyse matérialiste de l’oppression des femmes, est insuffisant. Il faut relier les mentalités, les institutions, les lois sexistes aux structures socio-économiques qui les soutiennent. Ces structures forment un système spécifique par rapport au système capitaliste, et nous le nommons : patriarcat. L’analyse de base du système patriarcal (comme système de production, comportant des rapports de production particuliers entre les sexes) a déjà été faite au sein du MLF et nous voulons dans cette revue contribuer à sa compréhension et à son approfondissement. Rappelons très brièvement cette analyse :

Si les hommes salariés et une partie des femmes (les femmes salariées, environ 45 %) subissent une exploitation économique commune dans les rapports de production capitalistes, l’ensemble des femmes (celles qui font la « double journée » et les femmes au foyer) subissent une exploitation économique commune que ne subissent pas les hommes (au contraire, ils en retirent des bénéfices), dans des rapports de production autres que capitalistes : la production des services domestiques : sur le mode gratuit. C’est la gratuité de ce travail qui le situe, dans l’analyse, hors du système capitaliste dont un des caractères est le salariat. Les femmes au foyer ne sont pas rémunérées en fonction de leur travail, elles sont par contrat de mariage (théoriquement à vie), économiquement dépendantes de leur mari, qui retire de cette dépendance un pouvoir matériel et psychologique. Cette institution de la dépendance économique des femmes se répercute sur leur situation dans le travail rémunéré : le salaire « d’appoint », le travail à mi-temps, le chômage supérieur chez les femmes, etc., cela veut encore dire dépendance économique, obligation du travail domestique, renvoi au foyer.

Cette analyse nous permet de définir les hommes et les femmes comme deux groupes d’intérêts opposés, cette opposition d’intérêts n’ayant pas seulement lieu dans la famille. L’infériorité économique des femmes dans le travail comme leur non-accès aux postes de pouvoir, y compris politiques, et leur moindre accès au savoir est à relier à la division du travail entre les sexes, reposant sur l’institution de la famille. Il en résulte un pouvoir général des hommes sur les femmes, dont la dévalorisation psychologique des femmes (outre leur exploitation matérielle), l’oppression sexuelle et les violences physiques exercées contre les femmes sont des conséquences autant qu’un moyen de renforcer ce pouvoir.

Le retour à l’essentialisme

Après nous être garées de la gauche orthodoxe, qui est à notre droite puisqu’elle évacue la lutte des sexes, il nous faut encore parer une autre droite : un nouvel assaut du bon vieux discours sur la différence des sexes, par voix de femmes cette fois, qui évacue matérialisme historique et dialectique pour laisser parler la vérité nue du corps éternel des femmes.

Tout ce qui s’exprime dans le mouvement des femmes n’a pas toujours une forme théorique. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas derrière ce discours des théories sous-jacentes. Il est important de les mettre à jour pour dissiper les ambiguïtés quand ces théories implicites, pas forcément conscientes, nous semblent aller à rencontre du propos apparent qui se veut féministe.

Il existe actuellement un courant de « paroles de femmes » centré sur la recherche de l’identité féminine. Ces « nous sommes ceci et nous sommes cela, et surtout pas comme vous » seraient une façon de « leur » dire : merde. Bien. Mais ce discours exprime-t-il vraiment un refus, une contestation de l’idéologie masculine et du système qui la produit ?

L’Altérité et le Corps-Identité

Des femmes proclament un « éclatement du langage », c’est-à-dire éclatement d’un langage qualifié de masculin parce qu’il véhicule, entre autres, le phallocratisme. Elles revendiquent une parole « autre », qui serait plus près dans sa forme du vécu féminin, vécu au centre duquel est souvent mis le Corps. Ainsi les mots d’ordre : libérer-le-corps et parler-le-corps. S’il est juste de dénoncer l’oppression, les mutilations, la fonctionnalisation, l’objectivation que subit le corps féminin, il est dangereux de se centrer sur le corps dans une recherche de l’identité féminine. D’ailleurs les thèmes de l’Altérité et du Corps se rejoignent, car la différence la plus visible entre hommes et femmes, et la seule dont on est sûr qu’elle soit permanente (à moins d’une mutation), est bien la différence des corps. Cette différence a été le prétexte utilisé pour « justifier » la prise de pouvoir d’un sexe sur l’autre.

Lorsqu’un groupe est au pouvoir, c’est lui qui répand l’idéologie, qui dicte ses catégories. Le groupe au pouvoir, qui a besoin de justifier sa domination, rejette dans la différence ceux qu’il opprime : ils ou elles ne peuvent être traités en égaux puisque… Ainsi les colonisés étaient généralement « paresseux », « incapables » de faire fructifier eux-mêmes leurs terres, etc. Ces « différences », on ne les attribue pas à une histoire spécifique, car l’histoire évolue, elle peut amener des révolutions. Il est plus sûr pour l’oppresseur de parler de différences naturelles, invariables par définition. D’où les idéologies raciste et sexiste. Ainsi le statut d’infériorité devient inextricablement lié au statut de différence.

Or, après que les hommes n’aient cessé de nous répéter que nous étions différentes, voilà des femmes qui hurlent, comme si elles craignaient de ne pas se faire entendre et comme si c’était une trouvaille : nous sommes différentes ! Tu vas à la pêche ? Non, je vais à la pêche.

Le thème de la différence en lui-même, quel que soit le contenu donné aux différences, sert le groupe oppresseur : tant qu’il détient les armes du pouvoir, toute différence établie entre lui et les autres le confirme dans la seule différence qui lui importe : celle de détenir le pouvoir. Que les noirs aient « le rythme dans le sang » et pas les blancs, qu’importe, cela ne change pas les rapports de force, au contraire : tout attribut soi-disant naturel conféré au groupe opprimé sert à l’enfermer dans une Nature qui, étant donné son statut d’opprimé, se confond idéologiquement avec une « nature d’opprimé ». Dans le contexte actuel, l’oppression n’ayant pas cessé, revendiquer la Différence (sans en analyser le caractère social), c’est redonner à l’ennemi une arme qui a fait ses preuves.

Revendiquer un « parler-Femme », des formes d’expression qui seraient spécifiques des femmes, nous paraît tout aussi illusoire. D’une part, le langage dit « éclaté » prôné par certaines écrivaines, semble s’inscrire dans un courant, sinon de pensée, du moins de style littéraire répandu par des écoles où règnent des maîtres-mâles. Il est donc tout aussi académique que d’autres langages et tout aussi « masculin ». D’autre part, ce parler-femme est parfois dit plus proche du corps, de la jouissance, des sensations directes, etc. – ce qui veut dire qu’il existerait une expression du corps non médiatisée par le social et qu’en plus cette proximité au corps et à la nature serait subversive. À notre point de vue, il n’existe pas de rapport direct au corps ; le prôner n’est donc pas subversif car c’est nier l’existence et la force des médiations sociales, celles-là mêmes qui nous oppriment dans notre corps. Tout au plus peut-on revendiquer une autre socialisation du corps, mais sans rechercher une nature vraie et éternelle, recherche qui nous détourne de la lutte plus efficace contre les contextes socio-historiques dans lesquels l’être humain est et sera toujours pris. S’il existe une nature de l’humain, c’est bien celle d’être social.

La Femme-Sorcière et l’Homme-Cartésien

On pourrait résumer la démarche de certaines femmes dans leur quête d’identité en une opposition entre la Femme-Sorcière et l’Homme-Cartésien. Dans le recours à la sorcière comme image positive de femme, il y a plusieurs aspects : leurs activités subversives, en référence à leur histoire ; et les attributs que certaines leur prêtent comme symboles de libération :

 contact « direct » avec la nature, avec leur corps et celui des autres ;

 un faire, une pensée, un langage présentés comme modèle positif de culture spécifiquement féminine, opposée à la culture masculine-oppressive ;

 et avec tout cela, une auréole de mystère et de secret évoquant l’idée d’une chasse gardée des femmes, un royaume où elles sont reines.

La subversion de la sorcière, c’était : l’alliance avec le démon ; ses pratiques médicales ; et ses activités sexuelles, supposées ou non, notamment dans les « orgies » sabbatiques.

L’alliance avec le démon, c’était sûrement pour les femmes, pour le peuple misérable, une revanche contre l’Église ; mais pas un moyen de lutte contre elle : croire au Diable, ou faire semblant, c’est confirmer l’Église dans son dogme Diable-Dieu. Et mettre en équation, même sous forme victorieuse, la Femme avec les Forces du Mal, c’est encore rentrer dans l’idéologie de l’Église.

Les sorcières comme guérisseuses, empoisonneuses, avorteuses, sages-femmes, connaissaient les plantes et les corps non par osmose mais pour les avoir étudiés dans la pratique. Si la sorcière utilisait efficacement les plantes, c’est parce qu’elle les expérimentait, les classifiait : démarche qu’on nomme « scientifique ». Ce n’est pas mieux parce que cela s’appelle scientifique, mais cela veut dire que les sorcières utilisaient leur cerveau de la même façon que les hommes qui ont monopolisé plus tard la médecine.

Les sorcières dansaient dans la lande, oui, elles s’y cachaient aussi. La nature sauvage était pour les femmes les plus misérables le seul domaine de survie qui leur était laissé par la société. La sorcière reine des forêts, c’est comme la femme domestiquée reine du foyer. Reine d’un domaine parce qu’exclue des autres. Le mystère, la nuit, la forêt : c’est la clandestinité des parias, des hérétiques. Maquis d’où l’on peut se battre, certes, mais qui n’est pas en lui-même la liberté.

La sexualité des sorcières ? Un aspect très intéressant du sabbat, d’après ce que rapporte Michelet, c’est la contraception. « Nulle femme n’en revient enceinte », disait-on. Il semble qu’il y ait souvent simulation/mise en spectacle d’actes sexuels, et aussi pratiques dites « contre-nature » (parce qu’elles n’aboutissaient pas à la conception, bien sûr !). Il s’agit là d’un défoulement sexuel très rationnellement réglementé. Maîtrise de la procréation, donc, mais pour ce qui est de la libération sexuelle des femmes… Michelet décrit dans le sabbat « La Femme » qui « se prosterne », « s’humilie », « s’offre », « se donne à manger à la foule », etc. Si la sorcière avait certains pouvoirs, pour lesquels elle était crainte et respectée dans les milieux populaires, cela ne l’empêchait pas, apparemment, de rester objet sexuel. La conclusion, c’est qu’il faut se méfier de ces Trônes de « La Femme » qui la font Autel («… sur ses reins, un démon officiait »).

Quant au langage « autre » de la sorcière, revendiqué par certaines femmes – langage du corps, psalmodie, cri des viscères, etc. (voire son silence qui paraît-il s’entend, bien la peine de réclamer la parole, alors…) –, ce langage du corps, ce langage-cri, est-il suffisant pour combattre l’oppression ? S’il ne faut pas hésiter à hurler avec ses tripes face à un discours qui vous laisse à la porte, il n’y a pas de raison, en rejetant comme « masculin-oppresseur » un certain discours conceptuel, d’en laisser le monopole aux hommes. L’oppression, il faut pouvoir la nommer, l’analyser (mettre à jour ses mécanismes), pour la combattre. Les hommes nous laissent trop volontiers le monopole du cri viscéral et de l’intuition ; là encore la ségrégation entre masculin et féminin a fait ses preuves. C’est faire le jeu de l’oppresseur que de s’interdire un savoir et des outils conceptuels sous prétexte qu’il les a utilisés contre nous ; de même, par exemple, que de rejeter le travail sous prétexte qu’il est « aliénant », inscrit dans le monde « compétitif masculin », alors que l’exclusion des femmes du travail (c’est-à-dire l’interdiction de l’autonomie économique) est une « aliénation » encore plus grande, au centre même de notre oppression.

C’est en nous revendiquant différentes, étrangères au monde des hommes, que nous nous faisons leurs perroquets :

Femme-Nature : consécration de l’Homme-Culture.

Femme-Démon : consécration de l’Homme-Dieu.

Femme-Mystère : gouffre remplissable par l’idéologie régnante.

Femme-Matrice : auberge espagnole des idées reçues.

Femme-Sphinx : le sourire de l’impuissance à dire. La femme détiendrait un grand secret, celui des origines sans doute, sous prétexte que la gestation a lieu dans son corps : du coup elle peut rester analphabète, elle en sait trop ! Mais elle ne sait pas ce qu’elle sait (ses ovaires savent ?), c’est informulable… On la dit au-delà de la formulation, du raisonnement, des sciences : pour la laisser en-deçà.

Femme-Jouissance : avatar de la femme-corps, de la femme-sexe, sexe avide, sexe frigide, sexe n’importe quoi. Le rapport spécial à la nature et les capacités particulières de jouissance prêtées aux femmes, cela nous rappelle fort le langage tenu sur les « nègres », voire sur les ouvriers (en Mai 68, ce graffiti : « Les ouvriers baisent mieux ») – bref, le langage de l’idéologie sur les opprimés. Un siècle, les hommes nous renvoient à la frigidité ou à la « pureté » pour mieux utiliser notre corps. Le siècle suivant, à la jouissance « totale » pour nous faire croire que dans le ghetto de la « nature » nous disposons d’une liberté que n’auraient pas ceux qui, « aliénés » dans le social, disposent en fait des moyens de contrôle sur nous.

Dans tout ce qui est censé caractériser les femmes, on retrouve toujours l’oppression. Nous avons l’esprit de sacrifice ? Non, « on » nous a sacrifiées. Instinct maternel ? Non, obligation pour les femmes de remplir un certain rôle. Nous sommes proches de la nature ? Non, on nous défend l’accès aux outils sociaux de la maîtrise, de la connaissance de notre propre corps, de la création. De la création on nous laisse, par un jeu de mots ambigu, la « création » d’enfants : à condition bien sûr qu’elle soit involontaire, codifiée et « inspirée » par d’autres esprits que le nôtre.

Le sexe n’est pas notre destinée

Nous devons revendiquer comme nôtres toutes les potentialités humaines, dont celles indûment décrétées masculines, c’est-à-dire monopolisées par les hommes pour nous avoir plus sûrement à leur botte. Par exemple, le discours rationnel : à nous de le modifier, à nous d’en choisir le contenu. Par exemple, la violence : à nous d’en choisir les formes et les buts. Mais elle est nécessaire contre la violence de l’oppression. Nous voulons l’accès au choix, sortir de l’équation femmes = opprimées.

Plus que femmes, nous sommes des individus. Jusqu’à présent, seul le masculin a droit au neutre (à la définition non sexuée), au général. Nous voulons l’accès j au neutre, au général. Le sexe n’est pas notre destinée. Un homme, Sacha Guitry, a dit : « Je conviendrais bien volontiers que les femmes nous sont supérieures si cela pouvait les dissuader d’être nos égales. » C’est la tactique du Piédestal-Paillasson, ou encore celle qui consiste à muter à un poste « honorifique » quelqu’un dont on veut se débarrasser. Ce qu’« ils » veulent, c’est que nous ne marchions pas sur leurs plates-bandes, c’est que nous servions leurs buts en restant à notre place. L’égalité est une menace pour les hommes : menace de la disparition de leurs privilèges.

Celles dont la démarche qui se veut féministe consiste à revendiquer avant tout (et peut-être exclusivement ?) la Différence, s’érigent contre la notion d’égalité : Quoi ? revendiquer l’égalité avec l’oppresseur ?

Mais égalité-avec-l’oppresseur est une contradiction dans les termes. S’il y a égalité entre deux êtres, il n’y a plus ni oppresseur ni opprimé. Dans le dictionnaire, le mot « égal » est ainsi défini : « Qui est de même quantité, dimension, nature ou valeur. Voir : identique, même, équivalent. » Il y a là deux notions, celle de ressemblance et celle de même valeur. Vouloir, pour les femmes, être considérées comme ayant autant de valeur que les hommes ne peut être critiquable. S’agit-il pour autant de ressembler aux hommes ? Si être égales aux hommes signifie par définition qu’ils cessent de nous opprimer, et si nous revendiquons en même temps l’égalité pour tous les êtres humains, c’est-à-dire que les hommes cessent d’être oppresseurs en général, quelle différence pouvons-nous revendiquer ? Selon quels critères ? Dans la lutte pour une société égalitaire, la différence que nous posons, en tant que féministes, est celle de nos choix politiques. Quand, dans une manifestation, nous dessinons la vulve avec nos doigts au lieu de lever le poing, qu’affirmons-nous ? La spécificité de notre lutte contre notre oppression spécifique. Nous affirmons que notre front principal, en tant que femmes, est la lutte pour la destruction du système patriarcal, de la phallocratie. Mais à partir de notre position d’opprimées, ce n’est pas une société « féminine » que nous revendiquons : c’est une société où hommes et femmes partageraient les mêmes valeurs : les mêmes, cela veut dire nécessairement anti-phallocrates, anti-hiérarchiques.

Dans notre lutte nous exigeons la reconnaissance de notre histoire dans l’Histoire : histoire de notre oppression, histoire de nos révoltes, histoire de nos apports culturels, techniques, etc. Mais nos apports spécifiques, il ne faut pas oublier qu’ils ont existé, existent, à partir d’une division sexuelle et hiérarchique des tâches. Si nous avons inventé l’agriculture, la poterie, la science des plantes, la tapisserie ou l’art du patchwork, nous devons les faire reconnaître comme apports économiques et/ou culturels généraux, mais nous n’avons pas à nous y cantonner. Ce que nous nous proposons et devons apporter (à la fois sur le terrain qui nous a été imparti par les hommes, mais en le subvertissant, en les obligeant à s’y mettre, et sur les terrains à nous réapproprier : par exemple, musique, mathématiques, architecture…, décisions politiques et économiques), c’est en définitive un changement global de la société, le partage des tâches, l’accès égal aux moyens de production comme aux outils culturels.

Nous constatons une différence biologique entre hommes et femmes : elle n’implique pas en elle-même un rapport d’oppression entre les sexes. La lutte des sexes n’est pas biologique. Nous constatons une différence entre hommes et femmes dans la hiérarchie sociale ; des différences psychologiques exprimant à la fois l’oppression d’un sexe par l’autre et l’exclusion pour chacun des deux sexes des potentialités attribuées à l’autre : ces différences-là, nous voulons les abolir.

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Une revue « sur » les femmes ? Non

Le mot femme, je ne peux plus, je n’ai jamais pu l’entendre. C’est avec qu’ils m’ont insultée. C’est un mot de leur langue, cadavre empli de leurs fantasmes contre nous. Nous, qui ? Les femmes, bien sûr, et revoilà le mot. Avec ça, ils nous ont « eues », comme ils disent.

Alors, une revue pour essayer de comprendre ce qui se passe derrière leurs mots, ceux mêmes qu’ils nous imposent, parfois jusque dans notre révolte. Savoir que c’est à leurs mots que nous nous laissons prendre (femme, amour, responsabilité, honnêteté, fidélité, sentiment maternel, spécificité féminine…) mais par leurs institutions (très) matérielles que nous sommes eues (mariage-servage, travail sous-payé par rapport au leur, surtravail gratuit en leur faveur, lois et violence contre nous, silence à nous imposé, exploitation, dépossession du monde…). Ça, ce n’est pas des « mots ». Mais ils jouent des mots. Devons-nous les suivre ? Car, attention, ils savent ce qu’ils font matériellement. A cinq ans, c’est fait : ils connaissent les arcanes du langage du mépris (à cet âge ils vont droit au fondamental, ensuite seulement viendra le (même) langage (mais) censuré à usage oppressif : celui des valeurs « féminines », de la Femme-être-spécifique) ; c’est fait parce qu’ils possèdent déjà matériellement leur femme : leur mère (en attendant leur épouse).

Pour nous, le temps n’est plus à leurs jeux de mots, mais à l’analyse afin que leurs mots ne subvertissent pas notre lutte. « Elles disent […] que chaque mot doit être passé au crible » (M. Wittig, Les Guérillères). Et ce crible doit être celui de la réalité, que masquent leurs mots.

Ainsi le mot « femme » : nous n’avons plus le droit de l’employer tout seul, nous n’avons pas le droit de le penser seul. La réalité « femmes » est sociologique (politique), le fruit d’un rapport entre deux groupes, et d’un rapport d’oppression. Le groupe réel des femmes se définit par sa position même de groupe dans ce rapport, tout comme le groupe des hommes est, lui aussi, sociologiquement défini : par sa position d’oppresseur. Ce n’est pas parce que nous sommes « des femmes », mais parce que nous sommes, dans ce rapport, opprimées, que nous seules pouvons démonter (= analyser et détruire) les mécanismes de l’oppression. Et, comme tout groupe en situation de siège, nous devons entre nous étudier en priorité la tactique de l’agresseur : son comportement (sa violence, si parfaitement tranquille) et son discours (ses mots, par quoi il nous enclôt), le fait qu’il nous affame et le fait qu’il tente de nous démoraliser. Il ne suffit pas, dès lors, de dire que l’agresseur nous dénie l’existence, ou qu’il nous nie dans notre existence, et de prétendre que, du coup, nous allons entre nous « retrouver » notre moi, notre « identité », une « autre » identité… de femme. Quel assiégé peut se permettre cela, s’il ne veut pas se suicider dans l’enclos ?

Il s’agit de savoir que notre « identité » sociale, notre définition réelle, matérielle, est d’être assiégées, et principalement cela. Il faut savoir comment, par quelle stratégie, l’agresseur nous nie la propriété, la libre disposition de nous-mêmes, le libre accès à notre propre nourriture. Actuellement, historiquement, sociologiquement, il nous nie en nous affirmant femme et en nous obligeant à ce qu’il a décidé être la condition « de femme ».

Avant de revenir sur ce point, reprenons la métaphore du siège, et considérons quels en sont les « moments » – ce terme devant être entendu à la fois au sens d’une évolution historique de la situation et au sens des prises de position diverses qui, au point où nous en sommes, coexistent.

Féminité, féminitude, féminisme : les trois « moments » de la bataille

1. Premier moment : Féminité. Ou : « Tout est pour le mieux dans l’état de
 siège. » L’assiégeant est aux portes du ghetto. La nourriture est hors de la ville des femmes ; les champs sont appropriés par l’agresseur. C’est un siège tranquille. Il a bloqué toutes les issues, sauf la grande porte, fleurie (surtout le jour de la fête des mères), qui par le pont-levis baissé mène dans son camp. Tant que les femmes acceptent d’emprunter ce chemin, d’aller quêter leur nourriture (et en échange de quel travail, d’ailleurs !), il leur donne des miettes. Elles ont encore faim dans leur
dépendance (aspect matériel de la féminité), mais ça a l’air supportable ; d’autant plus que (idéologie de la féminité) l’agresseur leur « fournit » aussi l’« explication » : c’est que leur constitution de femme (biologie) est d’avoir faim, elles sont un manque… que lui peut combler (la preuve : les miettes). Affaiblies par le travail-servage et le manque de nourriture, elles se disent qu’il doit avoir raison, que « c’est comme ça ». Tout au plus retournent-elles contre leurs maîtres les « méchancetés »
qu’ils leur adressent : ils sont ceci, ils sont cela, mais ça aussi « c’est comme ça »… Quelques-unes, pourtant, refusent individuellement la féminité et deviennent folles, ou sont tuées.

2. Second moment : Féminitude. Ou mouvement de reconnaissance des
femmes. Ou : « J’ai été affamée par lui, sans doute (première prise de conscience) mais j’ai de la valeur. » Par exemple : « Je suis légère, je peux sauter et danser, je vais
m’envoler, construire autre chose, loin de lui. Je suis lourde de mon corps ; mon corps est beau. Ce moi qu’ils dévalorisent, je le valorise. » Mais comment, « loin de lui » ? Mais qui, « je » ? Questions critiques. Réponses incertaines. Cette féminitude, semblable à la négritude, cette différence revendiquée mais « en mieux », ce féminisme culturel, semblable au nationalisme culturel noir, feront-ils que l’on puisse se nourrir de sa faim ? Prendre confiance en soi, dira-t-on, est nécessaire. Certes, et cela passe nécessairement par un « entre soi », un entre nous. Mais « soi » est amaigri, le ventre ballonné, c’est le produit de la dynamique de l’affamement, de la dynamique du siège. Nous ne pouvons pas nous contenter de tourner sur nous-mêmes, de danser toutes seules en rond, tandis qu’ils sont là à nous enclore, à nous barrer les chemins de la liberté. Croire que nous pourrions trouver notre nourriture en nous-mêmes, c’est faire un raisonnement essentialiste (l’idée d’un soi auto-nourrissant) ou métaphysique (attendre que la manne nous tombe du ciel). C’est faire le jeu de l’autre, c’est s’arrêter sur l’artifice tactique de l’adversaire (la faim, la féminité) sans voir sa stratégie (le siège, l’enfermement), se centrer sur l’effet sans attaquer la cause. C’est s’enfermer dans un raisonnement statique, c’est faire l’impasse de la réalité.

La réalité est que les trottoirs et les places de la ville sont soigneusement asphaltés par l’agresseur et que rien ne pousse dans le ghetto qu’il ne l’ait bien voulu (sauf quelques plantes des murailles, qui ne sauraient remplacer la possession des champs de blé). Même nos qualités « féminines », comme nos « défauts », sont le produit du rapport politique hommes-femmes, le produit du rapport de siège. Au moins, s’il est une qualité – si obligatoirement et durement acquise dans notre servitude – dont nous devons nous servir, c’est bien le courage… Le courage de nous reconnaître et de nous rassembler, oui, mais pour forcer le siège.

3. Troisième moment : Féminisme. Ou mouvement de libération des femmes. Ou : attaquer les racines sociales de la différence. Ou : « Je ne serai ni femme ni homme au sens historique actuel ; je serai quelque Personne dans un corps de femme. »

La réalité est que la nourriture, les champs sont hors du ghetto. S’il est un « ailleurs » où nous devons aller chercher notre nourriture, c’est bien là où elle se trouve, dans l’espace des champs reconquis, au-delà du rapport de siège. S’il est un « autrement » par lequel nous devons acquérir notre nourriture, c’est bien en nous battant sur le champ de bataille. Pas en dansant une ronde poétique sur la place du haut de la ville, celle aux escaliers, comme si nous avions le pouvoir de remonter le pont-levis, de nous renfermer sur nous-mêmes. Car le cœur du problème, c’est bien que la machinerie du pont-levis, les chaînes qui le maintiennent baissé vers l’assaillant, est non pas dans nos mains, mais dans ses mains. Le champ de la bataille, c’est la grande porte ouverte de la Féminité, c’est le pont-levis baissé de l’oppression, c’est le camp de l’agresseur. C’est pour les traverser en force que nous devons rassembler nos forces. Chacune de nous ne pourra être « elle-même » que lorsque toutes nous nous serons réapproprié le monde du réel. (Après seulement, notre imaginaire, comme celui des hommes, sera transformé.) Pour le moment, il nous faut de l’imagination concrète, tactique, qui procède d’une analyse des faits.

Est-ce à dire que l’utopie soit à refuser ? Certes non. Les utopies, comme les cris, nous sont nécessaires : elles sont nos mots d’opprimées, notre imagination sociologique. Simplement, l’utopie procède en fait d’une analyse ; et il y a plusieurs sortes d’utopies comme plusieurs sortes d’analyses qui les sous-tendent. Les unes qui prennent en compte (et donc en contre) la réalité politique, à savoir : les femmes = classe sociologiquement définie dans (à l’intérieur, par) un rapport d’oppression matériel et historique, mais dont l’oppression est elle-même idéologiquement rapportée par le groupe dominant à une soi-disant détermination biologique de la classe opprimée, et d’elle seule. Les autres qui, parfois sans s’en rendre compte, reprennent à leur compte (et contre nous-mêmes) la théorie de l’oppresseur, son idéologie dernière, à savoir : les femmes = la femme.

Biologique, idéologique, politique…

Il nous semble important de parvenir maintenant à élucider le rapport entre le politique et le « biologique ». Car – et c’est là une source d’ambiguïté et de confusion possible dans nos analyses – nous pouvons à la fois dire qu’il n’y a pas de rapport entre une constitution physique et une « condition » sociale et reconnaître que pour le moment, rapport il y a ! Et nous avons à poser – non pas cette fausse problématique (très à la mode chez les « scientifiques ») de savoir quelles seraient la « part » du biologique et la « part » du social dans le comportement d’individus sexués – mais bien les questions suivantes : 1. En quoi le biologique est-il politique ? Autrement dit, quelle fonction politique remplit le biologique ? 2. En quoi (et pourquoi) les classes sociales de sexe correspondent-elles aux classes biologiques de sexe ? 3. Comment, matériellement, joue l’idéologie ? Certes, nous avons déjà des éléments de réponse à ces questions, mais l’analyse est à poursuivre.

A- Le biologique comme idéologie rationalisant le politique. Nous savons que la classe politique (= définie dans le rapport d’oppression) des hommes nous définit comme classe biologique, afin de justifier en nature son pouvoir d’oppresseur. Ils se servent de la différence des sexes, mais dans un seul sens. Car, contrairement à ce que nous laissent croire leurs haut-parleurs, il n’y a pas dans leur tête de réelle différence des sexes : si tel était le cas, cela supposerait la reconnaissance de deux groupes sexués. Or, eux-mêmes se pensent comme être purement sociaux, généraux, et non pas comme « groupe biologique des hommes ». Groupe des hommes, oui. Mais dans leur esprit ils ont une qualité, nous seules aurions une constitution physique « particulière » (principalement définie par la maternité). À la limite, c’est nous qui utilisons le terme de « masculinité », en réponse à « féminité », dans une analyse sociologique ; mais pour eux, « féminité » (donnée du registre biologique) s’oppose à « virilité » (qui est un acte, du registre psychologique, social, humain, comme ils se (nous) l’expliquent avec tant d’affres et de complaisance…). Nous voyons donc un groupe social qui décide, agit, pense, organise son pouvoir sur l’autre groupe social en le définissant comme seul biologique.

B- L’idéologie comme matériellement efficiente dans la réalité. C’est effectivement sur notre apparence physique qu’ils se basent pour à chaque instant mettre en acte leur pouvoir. (Exemple : un travail évalué « en soi » – c’est-à-dire hors de toute considération de sexe, c’est-à-dire si un homme se présente – à 3 000 F va baisser à 2000 F si c’est un être manifestement femelle qui répond à la petite annonce.) En bref, notre classe sociale « femmes », fruit du politique, a bien, de par le jeu de l’idéologie, les contours matériels de notre catégorie biologique…

C- Le retournement logique du politique sur le biologique. À partir de notre prise de conscience de leur politique, et de notre analyse politique (à savoir qu’aucune des deux catégories de sexe n’existe, et donc ne peut se penser, hors du rapport à l’autre), nous constatons qu’en conséquence du fait qu’ils ont choisi le biologique pour nous définir politiquement, leur propre classe politique coïncide aussi avec leurs contours physiques… Aussi, l’exclusion des hommes (physiques) de nos groupes est l’expression même du fait que nous avons compris leur politique, que nous les considérons, en effet, comme groupe politique. Nous avons totalement politisé l’anatomie. Eux n’avaient utilisé politiquement que la nôtre (en nous définissant seules idéologiquement comme le sexe). Leur exclusion « anatomique » est un retour logique de leur politique. Où l’on voit le retournement du politique contre l’idéologique.

Forcer le siège ou mourir !

Si donc c’est bien à partir de notre anatomie de femmes que nous avons été obligées de nous rassembler politiquement, c’est bien aussi pour ne pas oublier que cette catégorie biologique est politique, constituée par le rapport social d’oppression et par l’idéologie même de l’oppresseur. Pour ne pas oublier, pour avoir le courage de reconnaître que si nous réunissons nos forces de femmes anatomiques, c’est pour nous détruire en tant que femmes sociologiques et dans le même temps détruire les hommes en tant qu’hommes sociologiques.

Nous devons abolir les classes sociales de sexe, et pour cela ne pas nous laisser envahir par l’insidieuse question de l’identité, des valeurs « spécifiques » à chaque sexe, ne pas nous laisser engloutir dans la seule valorisation de notre « culture » de sexe. Nous ne devons pas oublier que « spécifique » veut dire en premier lieu « qui appartient en propre à une espèce ». Pour nous, il n’y a qu’une seule espèce humaine, ce qui exclut toutes les discriminations, toutes les hiérarchies (de sexes, de races, de classes…).

Pour nous, l’analyse doit être d’abord celle du rapport de force qui transforme les femmes en femmes. Un discours, une pratique qui se centreraient sur les femmes comme femmes courent le risque de reprendre à leur insu les termes de l’oppresseur : de fermer notre catégorie sur elle-même. Et, en faisant cela, de « laisser tomber » toutes les femmes qui n’ont pas la possibilité matérielle de faire comme si l’agresseur n’existait pas – qui n’ont pas le loisir de retomber dans le piège de la femme-valeur-femme. En acceptant ces termes, nous nous retournerions contre nous-mêmes, contre notre groupe social de sexe, en fabriquant une « identité » qui cache l’exploitation matérielle et l’oppression, ce rapport très quotidien qui crée notre classe. Car les femmes les plus femmes, celles qui correspondent le plus pleinement à l’actuelle « identité » de notre classe, ce sont les femmes aux salaires de misère, et celles dont le mari s’oppose à ce qu’elles fassent grève, les femmes sans salaire du tout, les femmes violées, les femmes battues, les femmes délaissées avec les enfants à leur charge.

Ce n’est donc pas nous, les femmes, qu’il s’agit de reconquérir, c’est notre liberté. Nous n’avons pas seulement à promouvoir notre féminitude. Si nous devons nous vivifier, si nous devons prendre la parole et l’écriture, si nous devons passer aux actes, c’est pour transformer maintenant les rapports sociaux, économiques et politiques qui amènent à classer hiérarchiquement, en groupes dits « de sexe », des individus identiquement humains, identiquement socialisables… Il s’agit d’analyser, pour le détruire, le système des sexes sociaux. Il s’agit de forcer le siège… ou de lentement, continuellement, mourir.

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Une revue théorique pour le féminisme ? Oui

Nous voulons interdire qu’un rapporteur de loi puisse dire, à l’Assemblée, que les femmes vieillissantes coûtent cher à l’économie nationale et que, pour l’amour d’elles, on votera la retraite à 60 ans pour épargner aux employeurs l’ennui d’avoir à s’en débarrasser… Nous voulons comprendre et mettre à jour les déterminants historiques et sociaux qui ont permis qu’un groupe social puisse être traité comme un bétail : qui ont fait de nous – la moitié de l’humanité – des êtres domestiqués, élevés en vue de la reproduction et de l’entretien de l’espèce. Nous connaissons le sens des mots et que « l’amour, l’abnégation, le dévouement » est le langage truqué du mépris, de l’humiliation et de la peur dans nos vies quotidiennes. Nous – des êtres vivants – traités comme des objets, parce qu’une société fondée sur la violence, l’exploitation et l’oppression suppose, s’agissant de nous, la dé-possession (du nom, de l’identité, des droits, du corps), le viol, la terreur, le meurtre. Nous, objets, selon le cas, d’usage, de troc, d’échanges, de fortune, de bien-être, de prestige, de pouvoir, de manipulation, de science. Nous, seules de tous les groupes sociaux historiquement dominés, méconnaissant le caractère social de notre condition parce qu’en tant que femmes, assujetties par contrats singuliers (de mariage) au patriarcat.

Nous connaissons le sens des mots : « éternel féminin », « l’instinct », le grand renfermement dans « la nature des choses »… Nous savons que psychologie, catégories de la connaissance, disciplines du savoir, valeurs bourgeoises, idéalisme, sont un langage chiffré. Il n’y a pas d’essence. Pas de femme, de féminité, d’éternel féminin. Il y a un groupe social chargé des basses besognes, méprisé d’avoir à le faire, si peu « spécialisé » que le langage qui nous désigne et nous conforme nous décrit simultanément comme le sexe, mais comme celui qui n’en a pas, comme la déesse-mère et comme la putain, comme l’égérie et le bas-bleu. Nous savons que « les femmes » c’est un rapport de force supposant la double journée, la disqualification professionnelle, la plus basse paie, la charge sociale exclusive des vieux, des infirmes et des enfants. Les uns disent : la femme. Nous disons : les femmes.

Féministes, nous le sommes parce que la manipulation commerciale de notre corps, de nos vies, ne nous laisse pas le choix ; parce qu’une société qui permet l’exposition du sexe des bébés-filles (ex. : le Danemark) montre clairement le caractère politique de la hiérarchie des sexes et que ce n’est pas la pornographie qui procure la jouissance, mais la jouissance du pouvoir qui constitue la pornographie.

Féministes, nous devons montrer le caractère historique, social, donc arbitraire et réversible, de cette hiérarchie des sexes, et qu’il n’y a de « femmes » que pour autant qu’un rapport de force inégalitaire fait de l’oppression et de l’exploitation d’un groupe social la condition du pouvoir de l’autre.

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Our Blood.

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Christine Delphy Un féminisme matérialiste est possible, 1982

Stevi Jackson Why a Materialist Feminism is (still) possible

Catharine MacKinnon Feminism, Marxism, Method, and the State, An Agenda for Theory

Catharine MacKinnon Feminism Marxism Method, and the State, toward feminist jurisprudence  

Andrea DWORKIN, Woman Hating- A Radical Look at Sexuality 1974

Andrea DWORKIN Our Blood, Prophesies and Discourses on Sexual Politics 1976