Briser tous les écrans que forment les hommes en nous et entre nous.

Cette page est dédiée à une actualité et à une urgence. Créer des solidarités de femmes à femmes, en brisant tous les écrans que forment les hommes en nous et entre nous.

First [of all], I love, cherish, and respect women in my mind, in my heart, and in my soul. This love of women is the soil in which my life is rooted. It is the soil of our common life together. My life grows out of this soil. In any other soil, I would die. In whatever ways I am strong, I am strong because of the power and passion of this nurturant love.

Andrea DWORKIN, Delivered at a rally for Lesbian Pride Week, Central Park, New York City, June 28, 1975. Published in Our Blood : Prophecies and Discourses on Sexual Politics.

I- Des saccages colossaux.

La solidarité entre femmes n’est pas un réflexe dans notre militance, car nous sommes socialisées dans la haine de nous-mêmes et des autres femmes. Par leurs violences (idéologiques, physiques, économiques, sexuelles) et leur continuelle présence en tout lieu, les hommes nous dressent à abandonner nos moindres réflexes de survie.

a) en raison des violences vécues, nous nous percevons à peine comme « étant-là » : là où nous existons, donc là où on nous insulte, là où nous souffrons, là où nous nous opposons et finalement, là où nous risquons d’être attaquées. Or nous sommes réelles : nos blessures sont réelles, la violence contre nous est réelle, et elle impacte aussi d’autres femmes réelles.

b) en raison de la haine qui pèse sur nos existences, nous nous aimons rarement assez pour nous protéger face à un homme qui nous veut du mal. Notre légitimité trouve toute sorte de racines secondaires, car nous ne sommes pas censées exister. Irréelles à nos yeux, haïssables aussi : nous manquons d’un fond primordial de « narcissisme ». Une forme de narcissisme primaire au sens de Jean Oury. Je ne parle pas de « l’amour narcissique » que les hommes nous reprochent, par pure projection et aussi pour nous interdire toute forme d’amour de soi. Je parle de cette croyance immédiate en notre propre présence et cet amour de soi qui poussent à esquiver une voiture qui nous fonce dessus. Dans cette situation, l’agression n’est pas préjugée intentionnelle ni politique [sexiste, raciste, etc.]. Dès lors, nous nous sauvons par conviction d’assez exister pour pouvoir en souffrir et par sollicitude pour nous-mêmes, nous donnant le droit de préférer vivre plutôt que disparaître. Mais dès que la violence est politique (intentionnelle, ciblée et légitimée socialement), nos failles réagissent à notre place. Nous n’avons pas ce fond de présence et d’amour de soi dès qu’il faut contrer les dominants. Loin de susciter la fuite et la riposte, leur violence confirme de profonds vécus d’anéantissement et de haine de soi. Alors, face à elle, nous restons figées, « fascinées » par la punition … tant promise, enfin tombée ; incrédules face à la gravité de la violence, car elle frappe une personne estompée, presque effacée ; indifférentes face à la destruction qui déferle sur « une femme », chimère de notre misogynie intériorisée. En raison de la légitimité des violences qui sont orchestrées contre nous, nous ne nous faisons jamais assez confiance pour les ressentir ni pour les juger graves.

c ) nous ne sommes pas des collectifs de bonhommes anesthésiés à leur propre violence pour s’en servir contre d’autres ; nous sommes anesthésiées à la violence que l’autre utilise pour nous détruire. Nous sommes socialisées à percevoir comme seule agressivité, celle qui émane de nous, et qui consiste à nous protéger des coups ou à défendre une autre femme. De fait, nos réflexes nous mènent à retourner là où nous avons été brutalisées, et à nous interdire de nous protéger.

d) les hommes ont réquisitionné l’histoire et ils colonisent notre pensée : nous oublions au quotidien qu’ils nous détruisent, nous oublions celles qu’ils ont épuisées, et qui ont disparu des livres ou des journaux intimes de l’histoire – nos mères, nos sœurs, nos rivales, nos persécutrices, celles qui sont doublement, triplement ou quadruplement des « humains superflus ». Ils nous dérobent tout support identificatoire, ils détruisent toute figure de femme aimable, derrière nous (personnages historiques), à nos côtés (contemporaines) et devant nous (les femmes révolutionnaires sont diffamées avec la plus grande brutalité, montées en repoussoir absolu, comme l’a été Andrea Dworkin). Ils saccagent tout avant que nous tentions de nous y raccrocher, tout : notre passé, notre présent, nos utopies.  A la place, ils dressent des caricatures de ce qu’ils aiment mépriser et nous les présentent comme modèles (femmes starifiées,  filmées, photographiées, pornographiées, etc.). Ils s’érigent donc en seuls garants de notre histoire, collective et individuelle, en seul juge de « l’amour » qu’il y aurait à porter à des femmes.

De fait, nos réflexes de militance sont comme nos réflexes de survie : ils sont des séquelles des violences. Comme tels, ils ne seront une force révolutionnaire incommensurable que lorsque nous les aurons pris au sérieux, pour les guérir et les transformer en une lucidité immédiate et sûre, en une colère ancrée dans nos expériences et dirigée contre l’ennemi principal. Mais en l’état, ils sont contraires à toute libération : autodestruction ; anesthésie au danger réel ; déréalisation ; dépersonnalisation ; amnésie ; perte d’identification aux autres femmes ; dégoût, soupçons et perception de dangers créés par les hommes pour nous diviser et nous rabattre vers eux.

II- Filles de vitrières*, persistant à exister malgré les vides qu’ils creusent en nous et autour de nous …

Nos paroles et nos actes doivent s’arracher à l’oubli et à la dissociation. Pour nous mobiliser, il ne nous suffit pas de « prendre conscience » de faits extérieurs à nous, il nous faut en même temps construire une conscience décolonisée des hommes, et pour cela, il nous faut prendre la mesure de cette colonisation. Elle ne sévit pas seulement au plan du contenu (idéologie), elle sévit dans la forme même de notre conscience : dominée à tous niveaux [cf. Nicole Claude Mathieu, 1985]. Les écrans sont multiples, et nous traversent de toutes parts : entre nous et en nous ; et plusieurs fois en nous …

- le « je » d’où je parle est androcentré [cf. Claire Michard, ci-dessous]; donc « je-suis …» [nommée par et pour le social] est dissocié du «je-femme» qui souffre en tant que « femme » [construit par l'expérience de l'oppression comme être naturel] ou qui s’organise en tant que « femme » [construit par le féminisme comme sujet de droit et de parole, jusqu'à ce que le genre soit aboli]. Le « je-suis » [existence légitime] et le « je-parle » [représentant légitime de la parole] sont contradictoires avec « je-suis-féministe » et  »je-parle-en-tant-que-femme » [sujet de la conscience de classe que le féminisme présuppose et construit en même temps]. Ici racine l’anesthésie, l’amnésie, la colonisation par les intérêts masculins et la perte de vue des enjeux et buts le plus urgents pour soi et pour la classe des femmes;

- le « j’existe » [sujet intériorisé sur le modèle du sujet universel et/ou de droit auquel s'adressent les discours dominants, idéologie, droit, mythes, etc.] est andro-centré. Donc, les certitudes intuitives qui fondent la présence à soi et au monde sont caduques : « je suis donc je pense ; je suis donc je parle ; je suis donc je souffre ; je suis et je ressens, donc je suis un être sensible pour l’autre ; je suis et je pense, donc je suis un être pensant pour l’autre » etc.  Ici racine la dépersonnalisation, la déréalisation, la perte radicale de lien identificatoire à soi ou aux autres, en tant que « femme » ;

- « l’autre est un autre moi-même » est androcentré : ces « moi » de la communauté humaine désignent les femmes comme Autre, l’accablent de haine et de mépris. Donc « moi-femme » est divisé du « nous », irréconciliables. Ici racine la profonde misogynie qui saborde nos collectifs, rompt notre solidarité avec certains groupes de femmes (subalternes, supérieures, maltraitées au dernier degré), et nous divise en isolant chaque femme des autres …

Déracinées de nos souffrances personnelles, exilées de notre peuple de souffrances, nous sommes incapables de ressentir l’urgence de nous sauver, nous-mêmes et les autres. C’est ainsi que l’androcentrisme brise chez les femmes tout sentiment de classe opprimée.

Nous devons donc développer des stratégies de solidarité révolutionnaires, et rompre avec les stratégies masculines qui sévissent dans les tous les milieux militants non radicalement féministes. Sinon nous sommes vouées à servir les intérêts de la caste dominante au mieux en implosant au pire en soutenant des agendas sexistes contre d’autres femmes.

III- Pour nous préférer dans nos vies et dans nos luttes, il faut connaître nos principaux ennemis**.

« Si seulement nous pouvions nous préférer » se désespérait Beauvoir. Nous nous devons, à nous-mêmes et à toutes, de relever ce défi lancé à la haine sexiste. Défi de taille, car les raisons sont multiples, et toutes plus convaincantes, pour nous oublier en chemin : « ils ne sont pas si méchants que cela, ils sont nos camarades, ils sont frères et pères, ils sont opprimés eux aussi, il y a des femmes qui sont méchantes, y’en a des qui sont nos ennemies, des qui oppriment des hommes » …

Parfois aussi, ils invoquent de très bonnes raisons pour nous plier à leurs demandes : anti-racisme, anti-capitalisme, luttes LGBT, etc.

Pour distinguer les intérêts minoritaires des sirènes masculinistes, nous devons élaborer des outils d’analyse. J’en propose ici quelques uns. Par exemple, repérer dans le fond et dans la forme, les intérêts masculinistes. Pour les repérer dans la forme, il est utile de connaître parfaitement les stratégies de l’agresseur sexiste développé par le CFCV. Car les prises de parole ou les actions menées au nom d’intérêts progressistes mais sur des bases masculinistes correspondent à ces stratégies. Elles seront systématiquement utilisées par des groupes revendiquant ou s’associant ou tolérant en leur sein des agresseurs sexistes : masculinistes impliqués dans les droits des pères, masculinistes revendiquant ou ayant des pratiques qui excitent au viol et à la torture (sadomasochisme, pornographie) ou  qui banalisent le viol et l’appropriation collective des femmes par les hommes (prostitution, échangisme).

a – Des méthodes de choc pour briser la solidarité entre femmes.

Très succinctement, les stratégies sont les suivantes :

- isoler la victime, la priver de ses ressources, de ses proches;
- la dévaloriser, la déstabiliser, la sidérer;
- inverser la culpabilité, accuser pour masquer la violence exercée;
- instaurer un climat de peur et d’insécurité, terroriser, se présenter comme tout-puissant ou ultra-vulnérable à protéger;
- assurer son impunité en recrutant des alliés (dans le cercle de la victime et dans les instances de pouvoir) et en verrouillant le secret (par la honte, la cuplabilité ou la peur).

Mais il est utile de se référer aux plaquettes que distribuent le CFCV lors de ses formations gratuites, car les formes que prennent ces 5 stratégies sont multiples :

Naomi Klein a analysé les stratégies de l’agresseur portées à grande échelle, elle a nommé cela la « stratégie du choc ». On retrouve les mêmes processus à tous les niveaux des violences patriarcales, du conjoint violent à la politique d’état, en passant par les stratégies militantes : provoquer ou profiter de crises pour imposer ses intérêts dominants dans la sidération, la panique, la confusion des subalternes ; se poser comme seul recours possible pour nous éviter de sombrer, ou de porter préjudices à d’autres, par nos fautes ; accuser ou promettre le pire si l’on résiste à leurs plans ; dissoudre les solidarités et imposer des reniements ou des sacrifices en présentant des faux choix binaires, basés sur la désignation de coupables idéales. C’est alors que sont agitées comme épouvantail les figures cibles de l’idéologie : la bourgeoise, la lesbienne, la collabo, la prostituée [renommée explicitement "la pute" par des collectifs pro-prostitution !], et maintenant, à la faveur de la réquisition virile des luttes anti-racistes, la féministe blanche.

Pour analyser lucidement ce qui relève de luttes minoritaires et ce qui n’est que stratégies d’intimidations de groupes masculins, nous devons parfaitement connaître ces mécanismes d’agression.

b- Le sujet politique de la solidarité imposée est un homme.

Pour repérer les intérêts masculinistes dans le fond, il faut repérer l’androcentrisme des analyses. Grâce à des questions simples : à qui bénéficie le discours tenu ? quel est le sujet de l’expérience décrite : est-ce une femme ou est-ce un homme qui peut vivre ça ? quelle expérience est tue, quels intérêts sont bafoués ? On peut parfois se rendre compte que  »l’articulation des luttes » penche sérieusement du côté masculin.

  1. Le propos vise alors surtout à défendre les hommes d’un groupe minoritaire
  2. Dans ce tour de passe-passe, les femmes de ce même groupe minoritaire sont ignorées : ce n’est pas leur expérience qui motive ni l’analyse ni l’agenda politique.
  3. Mieux, les intérêts des femmes de groupes minoritaires sont souvent automatiquement associés à ceux des hommes de « leur » groupe. Cela prend deux formes.
    * La libération des femmes se confondrait avec voire passerait par celle des hommes.
    La répression subie par les hommes minoritaires équivaudrait à celle subie par les femmes de ce groupe.
  4. Enfin, il s’agira le plus souvent de défendre ces hommes (et plus rarement des femmes) non contre des hommes mais contre des femmes.

……Pour une analyse plus détaillée de cette partie, voir  page « Articule … ».

c- Quand le fond et la forme se lèvent comme un seul homme.

Ainsi, pour briser la classe des femmes, les masculinistes infiltrent notre agenda en suscitant notre empathie et en ravivant notre misogynie intériorisée : « le féminisme, c’est aussi protéger des hommes contre vous ou contre d’autres femmes ». Mais n’est-ce pas incohérent d’appeler des féministes à se solidariser d’hommes contre des femmes ? Certes. Alors, les masculinistes peuvent passer par d’autres méthodes, plus persuasives car plus agressives …

……Pour une analyse plus détaillée de cette partie, voir  page « Articule … ».

IV- Pour nous préférer, il faut dépasser notre conscience dominée***.

En plus de connaître notre ennemi principal et ses agents, nous devons parfaitement connaître nos faiblesses, car elles permettent aux stratégies masculinistes d’avoir une efficacité redoutable sur nous : elles nous paralysent dans le silence ou l’inaction, nous détournent de certains enjeux fondamentaux de nos luttes [en particulier quant à notre autodétermination à circuler, à travailler, et à avoir une sexualité, sans brutalités], elles pulvérisent des collectifs ou isolent définitivement certaines des autres féministes.

Nicole Claude Mathieu et Claire Michard ont largement analysé comment les hommes formaient des écrans physiques et idéologiques qui nous séparent du réel et de nous-mêmes. Colette Guillaumin [cf. ci dessous] a magistralement montré comment l’appropriation matérielle avait des effets dévastateur sur l’identité et la subjectivité des femmes. Des victimologues, comme Muriel Salmona ou Judith Trinquart, ou des juristes et psychologues, comme Andrea Dworkin ou Betty McLellan,  ont analysé les impacts psychiques et les enjeux politiques des violences sexuelles. S’organiser en tant que subalternes suppose que l’on n’occulte aucune violence spécifique dirigée contre nous ni aucune de leurs conséquences sur nous et sur les autres femmes.

Nous devons forger une conscience de l’impact qu’a l’oppression sur nous pour contrer les attaques ennemies. En effet, comment repérer la colonisation de nos consciences et de nos agendas politiques par les hommes s’ils forment déjà un écran inquestionné, par leur présence dans les lieux militants ou dans les sources théoriques de nos réflexions ou par les modèles de lutte qu’ils prétendent incarner ? Comment repérer le message contradictoire quand on est soi-même dans la confusion ; la diffamation quand on est soi-même dans l’auto-accusation ; l’insulte quand on se hait soi-même ; la misogynie quand on se méfie des autres femmes ; le danger quand on est anesthésiée ; la menace quand on est dépersonnalisée ; la tentative d’isolement quand on est divisée des autres femmes ; la tentative de faire taire ou de paralyser quand depuis des années on œuvre à oublier et taire ses traumatismes ? De même, comment garder le cap de notre agenda féministe si nous sommes déracinées de l’expérience des femmes ? Comment saisir l’ampleur des violences que nous cataloguons et analysons si nous dénions nos propres souffrances ? Car les dénis, oublis, euphémismes dont nous cautérisons nos plaies, nous les utilisons envers les autres. Comment garder une cohérence cognitive si nous devons en permanence jongler avec toutes les contradictions imposées par la colonisation qui nous dissocie : toutes les femmes sont opprimées mais pas moi,;l’oppression a une face idéologique qui téléguide et détruit mais je ne suis pas aliénée; l’oppression est une condition de vie mais la conscience éclairée permet de la déjouer; ce sont des violences sexistes mais des femmes peuvent ne pas en souffrir; les violences sexuelles sont pandémiques mais ni moi ni aucune femme de mon entourage n’en a vécu, etc.

Les apports de Mémoire traumatique et victimologie sont précieux à cet égard.

LES TROUBLES PSYCHIQUES LIÉS AU TRAUMATISME

TROUBLES COGNITIFS ET DE LA CONSCIENCE

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Nous avons le droit et le devoir de nous protéger.

Parce que nos vies et notre lutte ont une valeur, nous nous devons de ne pas nous auto-détruire : nous avons donc, avant tout, un devoir de protection envers nous-mêmes et envers les autres femmes. Nos actions n’ont pas à être suicidaires. Elles doivent être réelles, concrètes, elles ne peuvent pas rester entre nous ou en nous, dans notre tête, elles doivent être visibles et projetées vers l’extérieur. Enfin, nos actions doivent être intelligentes, nous mener à une victoire, car vaincre face à ceux qui nous détruisent est bon : nous y avons le droit ! Au contraire, protéger certains hommes coupables et n’observer que l’entre-soi féminin pour repérer les profiteuses mène tout collectif féministe à l’auto-destruction.

Les féministes ont élaboré des outils pour stopper les dégâts causés par les agressions sexistes. Il existe les groupes de conscience, qui sont un moteur fondamental de solidarité, entre soi et envers les autres femmes. Leur but à long terme et au plan collectif rejoint largement le travail des féministes victimologues comme Dr Muriel Salmona ou Judith Trinquart : lutter contre la division, contre la dissociation, les mines anti-personnelles plantées par l’ennemi en nous, nous rassembler, en nous-mêmes et entre nous. Il existe aussi des outils proposés par le CFCV.

The love of women is the soil in which my life and my struggle are rooted.

Enfin, je pense qu’il y a un élément indispensable à la conscience de classe féministe. Il doit être le moteur de notre lucidité.  C’est notre amour des femmes. De nous-mêmes et de toute autre. La philogynie**** est le ciment primordial de notre solidarité. Car la haine sexiste est l’un des moteurs les plus puissants de notre oppression. La philogynie est le ciment primordial de notre lucidité.  Car la violence est la méthode systématiquement utilisée par les dominants ; or en situation de danger, comprendre est impossible, et il faut fuir ou protéger d’autres, puis se réorganiser. Pour cela il faut spontanément se préférer, sans réfléchir, car « être rationnelle » ne nous y poussera pas, puisque la peur inspirée par les représentants légitimes de l’ordre a l’air, « objectivement » [selon l'objectivité dominante donc souvent à nos propres yeux], irrationnelle.

Si nous nous aimons, nous n’accepterons plus les violences que nous endurons, nous ne trouverons plus d’excuses à l’agression d’autres femmes. Nous serons alors capables de réclamer sans transiger un cessez-le-feu, quelques soient les prétextes qui justifient ces hostilités. Refuser toute négociation dans un climat d’insécurité, et ce à tous les plans (mixité dans l’espace social, convergence des luttes, mixité dans le couple). La sécurité est le premier but de l’organisation des opprimées. Seulement là nous serons assez lucides pour réorganiser nos combats sans lâcher une miette des intérêts des femmes.

Leur oppression a un protocole de guerre: ils nous minent de l’intérieur pour nous faire imploser une par une ou contre d’autres femmes.

Le second ciment, au niveau de notre agenda politique, est, à mon avis, la lutte contre les violences sexuelles. Elles sont un des deux moteurs de notre oppression, avec les économies patriarcales [cf. Paola Tabet, 1998; 2001 & Christine Delphy, 2001]. Elles sont une arme de destruction massive sans équivalent, étalée sur tous les étages de l’organisation sociale : chaque homme peut s’en saisir, et des industries multimilliardaires en ont fait leur produit commercial. Au plan global, elles frappent toutes les femmes. Au plan individuel, elles sont le plus grave type de violence, avec les tortures : un psychotrama de type 2 [les violences masculines sont chroniques]  & intentionnel [leur motivation est matérielle et sadique] & « sexuel » (c’est à dire que la victime n’a pas le droit de l’interpréter comme un préjudice, donc elle intériorise la violence qui devrait cibler l’agresseur : honte, culpabilité, dégoût, haine de soi). En tant que pouvoir terrorisant maximum, les violences « sexuelles » commises par les hommes peuvent nous fédérer de manière encore plus révolutionnaire que les violences policières ne fédèrent les racisé-e-s. La violence « sexuelle » a pour but de détruire l’intégrité psychique et physique des femmes, de rendre tout repli impossible, même en soi-même : c’est chaque humain que nous sommes que les dominants tentent d’anéantir, en nous pulvérisant de l’intérieur. En tant que préjudice sans limites, la violence sexiste peut nous porter d’une colère encore plus déterminée que celle qui prend les travailleurs à se voir volés par les capitalistes. Baser notre articulation des luttes sur ce phénomène global permet de sortir du faux dilemme entre articulation des oppressions et classe des femmes.

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* Colette Guillaumin, De la transparence des femmes nous sommes toutes des filles de vitrières, 1978

** Léo Thiers-Vidal : De « l’ennemi principal » aux principaux ennemis : position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination , 2011.

*** Nicole Claude Mathieu :  »Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie ». In L’anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe, 1991.

****  Michèle Causse Pour en finir avec l’androlecte

Michèle Causse, A propos des alliés des sexcisées

Claire Michard Humain vs femelle – deux poids deux mesures dans la catégorisation de sexe en français, 1999

Claire Michard Genre et sexe en linguistique – les analyses du masculin générique

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Conscience dominée des femmes.

Betty McLellan, No Place to Call Home. Women’s experience of Alienation

Monique Plaza La Même Mère

Monique Plaza Pouvoir phallomorphique et psychologie de la Femme

Dr Salmona VIOLENCES SEXUELLES

Judith Trinquart Conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle – Implications en termes de prise en charge socio

Politiques patriarcales de terreur

Colette Guillaumin, Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes

Colette Guillaumin, Pratique du pouvoir et idée de Nature (2) Le discours de la Nature

Jalna Hanmer Violence et contrôle social des femmes, 1977

Patrizia ROMITO A Deafening Silence. Hidden Violence Against Women and Children

Jill Radford & Diana Russel Femicide : the politics of women killing. Collected articles

Andrea DWORKIN, Life and Death – Unapologetic Writings on the Continuing War Against Women 1997

Arsenal Légal de la dictature patriarcale

Christine Delphy L’état d’exception – la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée

Carole Pateman The Sexual Contract

Catharine MacKinnon Feminism Unmodified. Discourses on life and law

Andrea DWORKIN, Catharine MacKINNON. In Harm’s Way, The Pornography Civil Rights Hearings, 1997

Politiques « sexuelles » patriarcales…

Monique Plaza Nos dommages et leurs intérêts

Le mythe de l’orgasme vaginal, Anne Koedt, 1970

Andrea DWORKIN, Intercourse 1987

Andrea DWORKIN, Woman Hating- A Radical Look at Sexuality 1974

Diana Russell & alii Making Violence Sexy. Feminist Views on Pornography

Sheila Jeffreys The Industrial Vagina : The Political Economy of the Global Sex Trade

MacKinnon, Sexuality, Pornography, and Method – Pleasure under Patriarchy

Richard Poulin La violence pornographique industrie du fantasme et réalités