Articule mieux, j’entends pas que t’es féministe !

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Il y a urgence à dénoncer les violences sexistes que subissent les militantes, individuellement ou collectivement, au nom de revendications androcentrées. Nous nous devons de repérer la manière dont le « féminisme », l’anti-racisme et l’anti-capitalisme peuvent être instrumentalisés à des fins sexistes & anti-féministes. Il est important également de voir combien les stratégies de l’agresseur sexiste, dénoncées par le Collectif Féministe contre le Viol, sont des protocoles d’action pour des groupes ou des individus motivés par ces intérêts sexistes.  Ici, je critique la répression que subissent des féministes (= dont les analyses féministes sont justifiées) par des individus, majoritairement des hommes (organisés ou seuls), qui agissent au nom d’analyses et de revendications historiquement et encore actuellement développées par des hommes.

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Pour distinguer les intérêts minoritaires des sirènes masculinistes, nous devons élaborer des outils d’analyse. J’en propose ici quelques uns. Par exemple, repérer dans le fond et dans la forme, les intérêts masculinistes.

Pour les repérer dans la forme, il est utile de connaître parfaitement les stratégies de l’agresseur sexiste développé par le CFCV. Car les prises de parole ou les actions menées au nom d’intérêts progressistes mais sur des bases masculinistes correspondent à ces stratégies. Elles seront systématiquement utilisées par des groupes revendiquant ou s’associant ou tolérant en leur sein des agresseurs sexistes : masculinistes impliqués dans les droits des pères, masculinistes revendiquant ou ayant des pratiques qui excitent au viol et à la torture (sadomasochisme, pornographie) ou qui banalisent le viol et l’appropriation collective des femmes par les hommes (prostitution, échangisme).

a – Des méthodes de choc pour briser la solidarité entre femmes.

Très succinctement, les stratégies sont les suivantes :

- isoler la victime, la priver de ses ressources, de ses proches;
- la dévaloriser, la déstabiliser, la sidérer;
- inverser la culpabilité, accuser pour masquer la violence exercée;
- instaurer un climat de peur et d’insécurité, terroriser, se présenter comme tout-puissant ou ultra-vulnérable à protéger;
- assurer son impunité en recrutant des alliés (dans le cercle de la victime et dans les instances de pouvoir) et en verrouillant le secret (par la honte, la cuplabilité ou la peur).

Mais il est utile de se référer aux plaquettes que distribuent le CFCV lors de ses formations gratuites, car les formes que prennent ces 5 stratégies sont multiples :

Naomi Klein a analysé les stratégies de l’agresseur portées à grande échelle, elle a nommé cela la « stratégie du choc ». On retrouve les mêmes processus à tous les niveaux des violences patriarcales, du conjoint violent à la politique d’état, en passant par les stratégies militantes : provoquer ou profiter de crises pour imposer ses intérêts dominants dans la sidération, la panique, la confusion des subalternes ; se poser comme seul recours possible pour nous éviter de sombrer, ou de porter préjudices à d’autres, par nos fautes ; accuser ou promettre le pire si l’on résiste à leurs plans ; dissoudre les solidarités et imposer des reniements ou des sacrifices en présentant des faux choix binaires, basés sur la désignation de coupables idéales. C’est alors que sont agitées comme épouvantail les figures cibles de l’idéologie : la bourgeoise, la lesbienne, la collabo, la prostituée [renommée explicitement "la pute" par des collectifs pro-prostitution !], et maintenant, à la faveur de la réquisition virile des luttes anti-racistes, la féministe blanche.

Pour analyser lucidement ce qui relève de luttes minoritaires et ce qui n’est que stratégies d’intimidations de groupes masculins, nous devons parfaitement connaître ces mécanismes d’agression.

b- Le sujet politique de la solidarité imposée est un homme.

Pour repérer les intérêts masculinistes dans le fond, il faut repérer l’androcentrisme des analyses. Grâce à des questions simples : à qui bénéficie le discours tenu ? quel est le sujet de l’expérience décrite : est-ce une femme ou est-ce un homme qui peut vivre ça ? quelle expérience est tue, quels intérêts sont bafoués ? On peut parfois se rendre compte que « l’articulation des luttes » penche sérieusement du côté masculin.

  1. Le propos vise alors surtout à défendre les hommes d’un groupe minoritaire … L’enjeu est de briser le principe d’antagonisme de classe sexiste pour donner à des hommes le statut d’opprimés inoffensifs face aux femmes et/ou d’opprimés par des femmes.
  2. Dans ce tour de passe-passe, les femmes de ce même groupe minoritaire sont ignorées : ce n’est pas leur expérience qui motive ni l’analyse ni l’agenda politique. Pas un mot sur leurs souffrances spécifiques (violences dites « sexuelles » qui scellent toutes les formes d’appropriation, par un ou des hommes, en quoi consiste le sexisme). Le but pour les hommes militants est de rompre la communuaté d’expérience entre femmes déjà « à soi » et femmes appropriées par des hommes « ennemis ». Exemple : s’ils parlent du racisme français, ils ne parleront que du « harcèlement par les flics », or les femmes racisées ne le subissent presque pas. Mais pas un mot sur le harcèlement par la flicaille patriarcale (les hommes) qui exige en permanence des gages d’allégeance (sourire, politesse même quand ils nous agressent, attention admirative, silences gênés ou fascinés, rires ravis ou nerveux, assistance psychique, servilité fonctionnelle …), et a des exigences particulières envers les femmes racisées (docilité, servilité, amabilité, discrétion sont à décliner selon les différents stéréotypes racistes que les matons du patriarcat ont en tête). Pas un mot non plus sur la violence de l’intégration à la française par le regroupement familial ou la vie maritale. Pourtant, en raison de la prison sexiste que sont la famille et le couple, c’est une des causes majeures de violences par conjoint, d’esclavage et de prostitution contre les femmes migrantes. Si le silence sur les violences masculines ne suffit pas à briser la conscience féministe des femmes qu’ils veulent garder sous contrôle, les hommes peuvent nous mettre en concurrence, y compris dans nos souffrances, en désignant des femmes cibles comme libérées. Ils les jugent arrogantes et qualifient leur féminisme de paternalisme. La « bourgeoise » est une figure défouloir dans ce but.
  3. Mieux, les intérêts des femmes de groupes minoritaires sont souvent automatiquement associés à ceux des hommes de « leur » groupe. Cela prend deux formes.
    * La libération des femmes se confondrait avec voire passerait par celle des hommes. Au nom de ce principe masculiniste, les gays ont brisé les luttes révolutionnaires impulsées par les lesbiennes : ils ont célébré la « libération sexuelle » héritée des sexologues et des pornographes, et parfois promeuvent des pactes patriarcaux, tels le mariage, la filiation par adoption, la reproduction par GPA. De même, des hommes religieux ont réquisitionné certaines luttes anti-racistes : ils sacralisent des enjeux politiques (par la notion d’islamophobie) pour proposer une résistance essentiellement religieuse, dont le caractère sexiste est nié.
    * La répression subie par les hommes minoritaires équivaudrait à celle subie par les femmes de ce groupe. Cet argument est à la base du refus qu’opposent des groupes militants aux féministes qui réclament la répression de tout homme, y compris minoritaire, coupable de violences sexistes. Ils répondent aux féministes : « Si vous accusez les hommes racisés/prolétaires de violences sexistes, vous les stigmatisez » … et d’associer tout discours féministe au déchaînement médiatique idéologique (raciste ou classiste) sur quelques rares affaires. On prétend que ces préoccupations pour les hommes ne sont motivés que par un élan progressiste.

Mais à qui cela bénéficie de faire taire toute parole sur les violences masculines dans ces groupes ? Aux hommes, ça oui : en tant qu’opprimés (ils ne seront pas amalgamés au violeur « alcoolique/sauvage ») et en tant qu’agresseurs (leur impunité est assurée). Aux femmes ? Souffrent-elles du stigmate du « violeur sauvage/alcoolique » qui pèse sur ces hommes ? Oui, et ce pour des raisons sexistes. Elles en souffrent, pour les hommes, par empathie. Et elles en souffrent, pour elles-mêmes, autant que toutes les femmes que l’on bombarde de mythes patriarcaux : cela détruit notre conscience des vrais dangers qui nous entourent (père responsable, oncle affectueux, frère protecteur, fils en révolte, conjoint taciturne, ami rigolard, parton sérieux et collègue prévenant) et nous empêche de les fuir. Ainsi, la stigmatisation raciste brise deux fois les réflexes de protection des femmes de groupes minoritaires : d’une part, elle renforce leur empathie pour les hommes sociologiquement les plus proches d’elles (réseau familial, amical, professionnel et militant), donc susceptibles de les maltraiter. D’autre part, elle renforce les chimères patriarcales qui mystifient totalement la vraie figure (anodine et familière) du violeur, de l’homme violent et de l’exploiteur.

Et qui parle ? Est-ce les féministes de ces groupes (qui savent l’ampleur des violences sexistes que subissent les femmes minoritaires qu’elles défendent) qui édictent à d’autres féministes cet interdit d’accuser des hommes ? Non, ces interdits sont édictés, historiquement et actuellement, par les hommes anti-racistes et anarchistes qui luttent contre le système carcéral. Or, face aux répressions subies par les personnes racisées ou prolétaires, seules des féministes de groupes minoritaires sont capables d’évaluer le danger le plus urgent à stopper : est-ce la stigmatisation médiatique des hommes minoritaires ou est-ce la violence sexiste de ces hommes contre des femmes que tout le monde ignore, même les hommes militants ? Quelles violences sexistes, internes au groupe minoritaire, sont toléables au vu du contexte raciste et classiste où elles seraient dénoncées, et lesquelles passent l’intolérable ? Ce sont des choses à évaluer. Quelles formes d’auto-organisation créer, hors des circuits institutionnels (police, justice, médias), pour stopper ces violences masculines ? Cela aussi est une vraie question, pour toutes les femmes, par seulement racisées et prolétaires, car toutes les femmes vivent en milieu très hostile.

Enfin, l’enjeu féministe ne peut reposer sur une telle équation : « accusation » = « stigmatisation », car elle est aussi un cheval de bataille masculiniste. Les masculinistes, bien blancs et bien bourgeois, assimilent déjà l’accusation des victimes contre eux à une « stigmatisation », qui « brise leur réputation », et qu’ils nommeront « diffamation ». Ils jugent déjà qu’ils sont surcondamnés pour les crimes dénoncés par les femmes. Leur postulat est double : les hommes seraient innocents des violences dénoncées et les femmes dénonceraient pour rien, dès qu’elles le voudraient, et la justice frapperait fort et toujours. Pour exemple actuel, G. Ducray, avocat, et coupable de harcèlement, veut faire abroger la loi sur le « harcèlement sexuel », au motif que sa définition serait tellement floue qu’elle risque de pousser les tribunaux à réprimer même les « attitudes de séduction » ou de la « drague admissible » … on croirait entendre les défenseurs de DSK … Or, l’AVFT, spécialisée dans ces dossiers depuis des années, remarque exactement l’inverse : le délit de harcèlement sexuel, tel qu’il est actuellement rédigé, est interprété de manière très restrictive par les juges et il permet de déqualifier des infractions sexistes théoriquement plus sévèrement réprimées. Ce sont donc bien les droits des victimes qui ne sont pas garantis par la loi, et non pas ceux de la défense. Loin des mensonges masculinistes, les féministes savent que les hommes sont rarement innocents des violences sexistes dont nous les accusons et que tous bénéficient d’une impunité presque totale en la matière [cf. plus bas]. La question féministe des femmes jugées « bourgeoise » ou « blanche » n’est donc pas de se préoccuper si elles vont diffamer des hommes prolétaires/racisés – car là-dessus, il faut cesser les fantasmes masculinistes, les femmes n’accusent presque jamais à tort – mais de savoir si par leurs actions, elles ne risquent pas de renforcer le pouvoir qu’ont déjà les hommes (blancs et racisés) sur les femmes du groupe minoritaire, à savoir les victimes directes des agresseurs et les autres femmes de ce groupe. Car par exemple, déclencher le racisme en dénonçant des violences masculines renforce le pouvoir sexiste :
> les hommes majoritaires maltraitent de manière raciste les femmes du groupe minoritaire ;
> les hommes minoritaires renforcent leurs privilèges (conjugaux, familiaux, amicaux, professionnels) à la faveur du repli des femmes racisées vers eux, repli que provoque la violence des hommes majoritaires sur elles ;
> les hommes majoritaires renforcent leurs privilèges (conjugaux, etc.) sur les femmes non racisées à la faveur de leur repli vers eux, repli que provoque le mythe patriarcal du « violeur sauvage » agité par les hommes majoritaires ;
> les hommes minoritaires maltraitent de manière sexiste les féministes, nommées avec mépris « bourgeoise » ou « blanche ».

En fait, au lieu de dire « dénoncer ces hommes en tant que blanches, ça stigmatise des hommes déjà stigmatisés : c’est raciste« , il serait plus juste de dire « porter ces accusations en tant que blanches peut créer chez les femmes subissant le racisme un réflexe de solidarité avec les hommes racisés car ils les ont déjà sous contrôle (économie domestique et violences sexuelles), ça va donc renforcer leur pouvoir sur elles, et il y a même risque de rétorsion : c’est sexiste. De plus, leur solidarité anti-raciste sera scellée par l’emprise, donc ce n’est pas un anti-racisme libérateur pour elles » …. Ce raisonnement me paraît moins androcentré.

Quand les intérêts des femmes de groupes minoritaires sont automatiquement associés à ceux des hommes de « leur » groupe, l’arnaque est flagrante. L’antagonisme de classe entre hommes et femmes qui organise le groupe minoritaire est totalement nié … soudain :
- la famille n’est plus le lieu le plus dangereux pour les fillettes ni une unité de production qui paupérise et exténue les femmes, il ne devient qu’un lieu de repli, de ressource et de solidarité ;
- la filiation patriarcale n’est plus la plus grande des aliénations et la plus injuste des privations de droits, elle devient un pur acte d’amour envers l’enfant et entre conjoints ;
- le mariage et la conjugalité ne sont plus les plus grandes sources de violences sexuelles et économiques masculines contre les femmes, ils deviennent un espace de solidarité ou une même communauté de misères ;
- l’hétérosexualité devient un arragement comme un autre, et cesse d’être l’un des moteurs des violences masculines contre nous ;
- reproduction et sexualité ne sont plus les deux moyens les plus efficaces qu’ont les hommes pour coloniser les femmes physiquement et mentalement ; cela devient de simples actes à négocier voire des transactions à monnayer, dont les femmes peuvent bénéficier ;
- les identités sexistes marquées – virilité et féminité – ne sont plus l’indice ni le moteur de violences masculines ;
- la religion n’est plus l’un des moteurs historiques de la haine et de la persécution des femmes (jusqu’au génocide – on se rappellera les 300 ans de « chasse aux sorcières » qui brisèrent la résistance des femmes pour des siècles).

De fait, les résistances minoritaires basées sur ces mensonges patriarcaux, avant même de s’affronter au pouvoir que les hommes reconnaissent comme tel (Capital, état colonial), impliquent en interne des sacrifices. Et ce sont les femmes qui les assument. Ceci au nom d’une urgence supérieure, laquelle est toujours androcentrée. Sans compter que ce coût pèse sur toutes les femmes, car les intérêts des femmes sont liés par une logique de classe.

4. Enfin, il s’agira le plus souvent de défendre ces hommes (et plus rarement des femmes) non contre des hommes mais contre des femmes. Les cibles sont diabolisées plus que n’importe quel homme réel : « la féministe blanche » ou « la bourgeoise » sont deux mythes masculinistes de choix, mais la « lesbienne » et la « mal baisée » (jeté par les pro-industries sexistes) reviennent en force. Là encore, des expériences antagonistes sont amalgamées : entre le bourgeois et la « bourgeoise » [cf. là-dessus, Christine Delphy, 1977]  ou entre le blanc et « la blanche ». Or l’appropriation individuelle et collective que subissent les femmes interdit de leur attribuer ni le statut de capitaliste ni celui de colon qu’ont les hommes. Comment accuser les femmes au même titre que les hommes des violences du système alors que c’est eux qui ont le monopole des armes, des ressources et des propriétés pour faire de ce monde l’enfer que nous endurons : un patriarcat néocolonial, néolibéral et destructeur des enfants. De plus, si la blancheur est un avantage sans ambiguité pour les hommes (donc on peut aisément les cibler comme profiteurs à ce niveau), elle est ambiguë chez les femmes. D’abord à cause de l’existence et de l’expansion du système proxénète. La pornographie fait de la blancheur de la femme un motif d’humiliation, et les hommes racisés qui la consomment, ou la voient placardées dans l’espace public et professionnel, ne se font aucune illusion sur notre prétendue supériorité de « blanche ». La prostitution permet à tout homme auquel le marché offre des femmes blanches d’expérimenter par lui-même le pouvoir absolu que les propriétaires ont sur leur bien meuble : « je veux ça maintenant, tu fais ça maintenant, y compris si c’est un crime, y compris si tu en es détruite« . Enfin, à cause de la puissance du sexisme dans les rapports individuels (le sexisme est une oppression d’allégeance individuelle : la relation inter-individuelle peut concentrer le pouvoir de vie et de mort que portent ses institutions). Par exemple, nombre de femmes blanches se mettent en couple ou militent avec des hommes racisés qui les maltraitent ou au moins les humilient verbalement. Elles choisissent peut-être ces hommes par racisme, mais ce racisme ne les sert ni au plan narcissique (se sentir supérieure) ni au plan matériel (améliorer sa vie) car il se mêle à la culpabilité et à la haine de soi, issues du sexisme. Au mieux leur servira-t-il à guérir plus tôt de l’emprise qu’exercent ces hommes agresseurs en percevant leur violence au prisme de leur racisme. Les prendre pour des profiteuses absolues de leur racisme est un manque d’ »articulation » des opppressions.

c- Quand le fond et la forme se lèvent comme un seul homme.

Un exemple. Le discours militant androcentré, anti-raciste et anti-étatique, sur les prisons occulte systématiquement la collusion d’intérêts qui existe entre les hommes, depuis les agresseurs jusqu’aux juges. Or c’est pour cette raison qu’en matière de crimes sexistes, ce n’est pas la surcondamnation qui guette les hommes, ni prolétaires ni racisés, mais c’est l’impunité qui règne pour tous. Quelques procès retentissants ne peuvent effacer le quotidien des femmes victimes d’hommes, y compris racisés, prolétaires voire sans papiers, impunis de leurs crimes sexistes. On se rappellera l’impunité effarante qui a marqué l’affaire de Carpentras en août 2011 – où les plus lourdes peine ont concerné deux criminels sur 30 violeurs, et ont été de 3 ans fermes. Mais surtout, l’écrasante majorité des dossiers pour viol et violences conjugales restent étouffés par les privilèges de classe des hommes : clients-prostitueurs et mari ou conjoint sont deux statuts qui assurent une impunité presque totale, quelle que soit la gravité de leurs crimes, quelle que soit leur appartenance de classe autre. Pourquoi ? car ils offrent aux hommes le statut de propriétaire face à leur victime, leurs droits sont quasi illimités (les conjoints violents, avec papiers ou sans, se hissent au rang d’institution nationale quand ils contrôlent leur femme en séquestrant ses papiers, ou en sabotant toutes ses tentatives pour en obtenir). D’autant qu’ils exerçent ce droit de naissance dans une société qui en fait le pilier de toutes ses institutions. Par mon travail, je vois chaque semaine, des situations sexistes caricaturales : une mineure isolée, protégée par l’ASE, mais battue depuis 6 mois par son copain de 10 ans son aîné, ouvrier, lui aussi migrant : aucune plainte contre lui ; une mineure blanche maltraitée pendant deux ans, mise enceinte par son copain, majeur, battue pendant la grossesse jusqu’à l’hospitalisation : des hommes dont j’entends parler, il est le seul à être condamné pour ses violences sexistes, peut-être car il est arabe, aussi car il avait d’autres dossiers de délits non sexistes, mais il a pris … deux mois fermes ! Je rappelle que le viol sur mineure est un crime avec circonstance aggravante et la violence domestique est un équivalent (politique et traumatique) des tortures en prisons politiques. L’expérience des féministes est tout autre que celle des hommes anar ou anti-racistes : les agresseurs sexistes sont presque toujours multirécidivistes, ils commencent très jeune (harcèlement et agressions à l’école : soulever les jupes, insulter, menacer, exclure, toucher les filles), continuent dans toutes leurs relations de couple (chantage affectif ou économique auprès de madame, indifférence et froideur instrumentale, dénigrement, contrôle, sexualité utilisée pour humilier, punir ou triompher, etc.), ils ne s’arrêtent qu’à leur mort, et ils ne cessent de monter en puissance dans leurs violences. En parallèle, les femmes victimes de ces hommes subissent des maltraitances institutionnelles continuelles (par les gynécologues, les médecins légistes, les policiers, les avocats, les juges, les travailleurs sociaux, etc.). Le bilan est sans appel en matière de violences sexistes : les personnes persécutées par l’institution carcérale ne sont pas les hommes accusés par les femmes, mais les femmes victimes de ces hommes. Je rappelle que le viol est le crime le moins déclaré à la police (moins d’une femme sur 10) puis le moins poursuivi (3% contre presque 100% pour les homicides) puis le moins condamné (2% contre 50% pour les homicides) et le plus déqualifié lors de ces condamnations (50% des dossiers sont disqualifiés pour être jugés non aux assises mais en correctionnel). Pourquoi ? Car les institutions patriarcales sont faites pour protéger le droit de propriété des hommes sur les femmes. Si parfois certains sont condamnés (à des peines bien en dessous de ce qu’il faudrait), c’est parce qu’ils limitent d’une certaine manière l’appropriation de ces mêmes femmes par d’autres hommes (les femmes migrantes par les hommes nationaux par exemple). Loin de cette analyse de l’impunité des agresseurs sexistes, le discours militant anti-carcéral est souvent opposé aux militantes contre le viol ou les violences conjugales ou le clientélisme prostitutionnel : des hommes n’hésitent pas à culpabiliser ces femmes sur le sort qu’elles réserveraient à d’autres hommes, par racisme ou attitude petite-bourgeoise, elles les voueraient à la surcondamnation, eux qui, même innocents, plongent pour 10 ans. Ce combat ne peut être que maculiniste : à l’envers de toute expérience des femmes, il défend l’intérêt de certains hommes, et ce au détriment des femmes qu’ils s’approprient, tout en faisant taire d’autres femmes, celles qui aident les victimes.

Ainsi, pour briser la classe des femmes, les masculinistes infiltrent notre agenda en suscitant notre empathie et en ravivant notre misogynie intériorisée : « le féminisme, c’est aussi protéger des hommes contre vous ou contre d’autres femmes ». Mais n’est-ce pas incohérent d’appeler des féministes à se solidariser d’hommes contre des femmes ? Certes. Alors, les masculinistes peuvent passer par d’autres méthodes, plus persuasives car plus agressives … en particulier :
- le harcèlement, individuel et en groupes ;
- l’accusation diffamatoire (« abolitionnistes, vous tuez des prostituées »") ;
- la réécriture de l’histoire (des femmes, du féminisme) et la réquisition de l’expérience des femmes (elle est agitée comme alibi mais ne fonde pas ni l’analyse ni l’agenda) ;
- le procès d’intention permanent, surinterprétation de l’intention de l’autre pour interdire de penser encore plus que de parler ou d’agir (« vous voulez dire ça« , « si vous dites ça, ça veut dire …« , « ce que vous faites veut dire ça« ),
- la menace, qui prend deux formes : parfois précise et parfois floue, l’une servant à paralyser l’action (« si vous nous excluez de votre manif, nous viendrons et il faudra nous sortir de force » …), l’autre servant à établir une peur immotivable, qui fragilise le collectif féministe et/ou met sous emprise des personnes de ce collectif ;
- le scandale publique pour faire une « réputation », ainsi instaurer la peur et la honte, et isoler politiquement la victime,
- l’alternance entre attaque et acalmie, entre insultes et proposition de négociations (par exemple, insulter toutes les associations féministes en novembre et en mars signer avec certaines d’entre elles un appel à manifestation) ;
- l’épithète à valeur d’insulte (visant « l’être » de la femme, militante ou autre, et non ses actes), pour sceller la honte. Ils sont souvent des adeptes forcenés du mouvement prodigieusement révolutionnaire qui consiste à nommer les femmes les plus maltraitées, prostituées ou violées, comme les agresseurs les nomment (« p… » ou « s…. ») ;
- la dévalorisation basée sur l’insulte mais aussi sur le jugement moral : les qualificatifs fusent contre les féministes – « arrogante, coincée, pudibonde ». Mais les masculinistes les tournent aussi contre les femmes qu’ils prétendent défendre car ils transforment tous les concepts politiques révolutionnaires en jugement moral, ils les nomment « stigmates » et disent que ce sont les féministes qui les créent pour mépriser les femmes : « être victime » devient une faute morale ou d’indignité , synonyme de s’être couchée ou s’être laissée faire / « être aliénée » devient une faiblesse mentale, synonyme d’être « débile » ou « naïve » / « être dominant » devient un préjugé malveillant, jugeant des « bêtes furieuses » ou d’ »affreux dominateurs » / « oppression » et « opprimées » disparaissent au profit de « soumission » et « soumises » …. Pourquoi ces mensonges qui méprisent et responsabilisent les victimes, ridiculisent l’oppression et effacent les coupables ? Car le point de vue de ces jugements moraux est celui du dominant, qui méprise les subalternes d’être à genoux et qui assure son impunité, en réécrivant ses victoires et en retouchant ses portraits dans l’histoire des luttes et dans l’histoire collective ;
- le déni de la violence des attaques et de leur impact sur les femmes, parfois son instrumentalisation (« vous avez peur car j’ai raison, vous vous sentez coupables car vous êtes coupables« )
- le paradoxe et le double message contradictoire (entre deux propositions, entre ce qui est dit et ce qui est fait, entre deux choses faites) pour sidérer, paralyser et troubler nos consciences sur leurs intentions. Exemple : se dire féministe en défendant les femmes en prostitution et les traiter de « p… » / se dire féministe et diffuser des thèses misogynes [pro-SM-porno-proxo-échangisme] ou n’agir que contre des féministes / se dire victime des féministes tout en les agressant tout le temps, sans jamais avoir essuyé une seule plainte ou main courante de notre part (malgré des faits de diffamation incroyable par certains groupes) /
- l’inversion de la culpabilité. Exemples : ils insultent les femmes mais accusent toute féministe qui s’oppose à eux de stigmatiser et mépriser ces mêmes femmes / ils soutiennent LE système d’élimination sociale, psychique et physique des femmes qu’est la prostitution, mais accusent les féministes de précariser et tuer des femmes prostituées / Ils promeuvent LE dispositif de viol et de honte par excellence qu’est le pacte pervers SadoMaso, mais ils accusent en permanence des féministes de malveillance envers les femmes / ils menacent, intimident, montent des scandales publics, mais traitent les féministes de terroristes et les accusent de maltraiter des subalternes / ils agitent des concepts matérialistes [conscience située, parole minoritaire, appropriation des femmes, libération] pour accuser, en tant que nés dominants, les féministes de dévoyer ces mêmes principes.

A qui bénéficient ces stratégies ? Qui peut les mettre en oeuvre sans ciller ? Ceux qui sont identifiés aux hommes. Car ce sont les méthodes du conjoint violent qui persécute, de l’agresseur sexuel qui « ne voit pas le problème » – ni à payer son viol à une femme prostituée ni à s’exciter devant des films sadiques dits « porno » ni à contraindre sa copine qui ne le désire pas ce soir …. Ce sont aussi les méthodes de la propagande patriarcale. Pour ces raisons, elles sont terriblement efficaces contre les féministes. En effet, nous avons toutes subi ces violences, avant les attaques masculinistes de quelque militant, et elles avaient déjà réussi à nous détruire.

A la faveur de ces méthodes d’agresseur sexiste, la figure ennemie promue est un stéréotype sexiste.
L’argument est alors pseudo-féministe : « Mesdames, certaines femmes sont opprimées … par des femmes ! Soyez féministes : désolidarisez-vous d’elles« . L’analyse est ouvertement misogyne : en guise d’analyse d’oppressions consubstantielles, il s’agira d’agiter des duos de femmes prototypiques pour de démontrer combien « la puritaine » stigmatise la femme prostituée ; « la féministe blanche » stigmatise les femmes voilées (Médine, proche des Indigènes de la République, a commis un brûlot anti-féministe dans cette veine) ; « la bourgeoise » exploite « sa » femme de ménage…. Comme par hasard, dès que sont agités ces prototypes de femmes profiteuses, les hommes disparaissent des analyses de l’oppression. Ils reparaissent comme les « soutiens » (proxénètes), « partenaires » (clients-prostitueurs) ou « frères de misère » des femmes opprimées. Ils se proposent solidairement de les libérer du joug de leur persécutrices. Les intérêts (situés et transversaux) des hommes sont littéralement niés au profit d’un antagonisme fort entre femmes.

A qui bénéficient ces modèles d’analyse ?

Magie des analyses androcentrées et idéologiques : une figure archétypique de femme occulte un phénomène sexiste global, statistiquement et analytiquement central :

> « La puritaine » occulte la haine inextinguible que les hommes vouent aux femmes prostituées, et à toute femme, dont ils sonde la nature de « pute ».
> « L »islamophobe » occulte la haine inextinguible que les hommes religieux vouent aux femmes, religieuses (jugées purifiables alors qu’ils sont les élus) ou non (jugées impures et à souiller encore).
> « La blanche » occulte le monopole masculin des armes qui explique que ce ne sont pas les femmes qui organisent ni l’état colonial ni la colonisation.
> « La bourgeoise », exploitant « sa » femme de ménage, fait disparaître la plus grande arnaque au monde, à savoir la division socio-sexuée du travail : l’ampleur colossale du bénéfice des hommes à l’exploitation domestique (A. Chadeau, 1992; A. Chadeau & A. Fouquet, 1981), l’organisation masculine du travail salarié et l’actuelle explosion du secteur porno-proxénète dans l’économie néolibérale (en plus de ses revenus directs qui le place à la troisième place après la vente d’arme et la drogue, il est infiltré dans la mode, la publicité, les médias, les entreprises, il est coté en bourse, etc.) .

Ces figures se repèrent à deux choses au moins :
- l’incommensurable écart qui existe entre, d’une part, la violence qu’elles déchaînent (dans les mots et les actions), l’abondance d’écrits « politiques » qu’elles suscitent, et, d’autre part, le silence qui règne sur les réalités sexistes et le bénéfice des hommes qu’elles occultent.
- les sentiments négatifs exprimés sans aucune retenue contre elles, par des militants. Or face à des subalternes, certains sentiments sont interdits car ils rappellent trop d’exactions, passées et actuelles : ni haine ni mépris ni amalgames des personnes comme si elles étaient interchangeables. Or ces  trois réflexes idéologiques motivent les actions et les prises de parole contre les féministes jugées incarner l’une des figures archétypiques.

En amont de l’analyse logique, un préjugé sexiste est maintenu, intouchable : la femme désignée est « mauvaise » … dans le sens très précis de cet « être » qui caractérise les subalternes, à savoir la faute absolue qui entache leur légitimité à exister et à parler. Face à cette faute, toute violence et tout amalgame sera donc justifié. Car l’univers symbolique de l’agresseur sexiste n’est pas ordonné par l’éthique militante (est bon ce qui protège et libère, est mal ce qui détruit et opprime) mais par une morale de pureté, qui nécessite des purges, des accusées et des actes d’allégeance aux juges. Basée là-dessus, une « articulation » des oppression s’éloigne de toute perspective sororale. Elle est vouée à creuser les divisions entre femmes sans jamais ni analyser leur comunauté d’expérience ni dire à qui bénéficient les divisions entre femmes (les hommes absents des débats) et qui les organisent (ceux qui ont le monopole des armes, des ressources et des propriétés pour faire de ce monde un patriarcat néocolonial, néolibéral). Le pacte de solidarité politique consiste alors à exiger des féministes qu’elles renient certaines de leurs co-opprimées en les jugeant êtres des profiteuses absolues, qui maltraitent des femmes et des hommes. Il s’agit bien de jugement, dans un contexte de tribunal inquisiteur, d’actes de « purification » des « mauvais éléments » imposés dans la panique, la sidération, la confusion, l’anesthésie et l’amnésie (des violences encaissées et des combats menés) que provoquent les stratégies d’agression. Cela ne peut aucunement créer une solidarité féministe ni ébranler le système sexiste néolibéral nécolonial : scruter l’entre-soi féminin pour repérer les profiteuses crée juste des figures d’ennemies de l’intérieur. Occulter par des figures de femme des phénomènes sexistes globaux ne peut qu’attribuer à des femmes réelles le pouvoir exhorbitant de la structure. Cela crée une méfiance continuelle qui explosera en agressivité ouverte contre ces catégories de femmes diabolisées dès qu’il faudra concrètement attaquer le pouvoir masculin, en particulier dès qu’il faudrait enrayer ses deux moteurs, les violences économiques et les violences sexuelles.

Ces attaques misogynes ont une motivation : le pouvoir. Au plan collectif, il s’agit de maintenir les intérêts de classe des hommes. Au plan individuel, certains individus exercent un pouvoir sadique envers les femmes qu’ils prétendent protéger ou auxquelles ils prétendent s’opposer de manière militante, ils opposent un pouvoir politique aux féministes ou ils briguent un pouvoir institutionnel (à l’université, dans les associations, etc.).

d- Nous avons le droit et le devoir de nous protéger.

Parce que nos vies et notre lutte ont une valeur, nous nous devons de ne pas nous auto-détruire : nous avons donc, avant tout, un devoir de protection envers nous-mêmes et envers les autres femmes. Nos actions n’ont pas à être suicidaires. Elles doivent être réelles, concrètes, elles ne peuvent pas rester entre nous ou en nous, dans notre tête, elles doivent être visibles et projetées vers l’extérieur. Enfin, nos actions doivent être intelligentes, nous mener à une victoire, car vaincre face à ceux qui nous détruisent est bon : nous y avons le droit ! Au contraire, protéger certains hommes coupables et n’observer que l’entre-soi féminin pour repérer les profiteuses mène tout collectif féministe à l’auto-destruction.

Les féministes ont élaboré des outils pour stopper les dégâts causés par les agressions sexistes. Il existe les groupes de conscience, qui sont un moteur fondamental de solidarité, entre soi et envers les autres femmes. Leur but à long terme et au plan collectif rejoint largement le travail des féministes victimologues comme Dr Muriel Salmona ou Judith Trinquart : lutter contre la division, contre la dissociation, les mines anti-personnelles plantées par l’ennemi en nous, nous rassembler, en nous-mêmes et entre nous. Il existe aussi des outils proposés par le CFCV.

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