Une vie de suicidée.

Colette Magny interprète Les nouvelles Révélations de l’être, d’Antonin Artaud.

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Antonin Artaud est probablement l’artiste qui a le mieux décrit l’être-au-monde « salopé » (selon son mot) qu’endurent les femmes comme caste subalterne. Il se tient à la lisière de l’être : Sujet déclassé, il peut nous dire ce que l’oppression nous a retiré à la naissance, ce qu’ils ont tué en nous sans traces, pas même celles d’un deuil, sinon mélancolique. Funambule en plein effort de réincarnation, il éclaire nos chemins titubants.

« Voilà comment je pourrai caractériser les troubles profonds de la sensibilité : [...] la même sensation d’engourdissement, de séparation de moi-même [...] lorsque je me touche, je n’ai pas le sentiment de ME toucher moi-même mais de rencontrer un obstacle conscient, je me fais la sensation d’être un squelette sans peau ni chair, ou plutôt un vide vivant et dont cependant j’ai conservé la direction [...] » ( p. 55)

« La vie n’accompagne pas, n’illumine pas ce que je pense. Je dis la VIE. Je ne dis pas une couleur de la vie. Je dis la vie vraie, l’illumination essentiellement : l’être, le brasillement initial où s’enflamme toute pensée, -ce noyau. Je sens mon noyau mort. [...] Je n’arrive pas à penser. Comprenez-vous ce creux, cet intense et durable néant. » (p.261).

« Cet état aussi où la volonté aurait besoin de se penser pour agir et où l’esprit ne peut jeter l’hameçon de la volonté dans la limaille de l’être. Quoi qu’il en soi, moi-même est ce qui m’échappe le plus, et c’est cette sorte de tranchée ouverte dans la connaissance physique de moi-même, cette impossibilité de me sentir dans les limites nerveuses de mon moi [...], ce fléchissement de la consistance, et de la durée des agglomérations qui servent (sur un autre plan) de tremplin à tout mouvement de l’esprit qui empêche avant tout et primordialement la pensée. Ce sont les assises physiques, et physiques jusqu’aux racines mêmes de l’impondérable, de toute pensée, qui sont malades en moi« . (p.324)

« Il y a d’abord le dialogue intérieur entre la conscience et l’esprit, cet espèce de soliloque à quoi tout se réduit et se mesure en fin de compte dans le domaine intérieur, qui voit ses paroles crevées, ses phrases qui avortent, sa consistance éparpillée, creusée étrangement, pleine de fuite, d’une horrible absence suspendue ; de là, devant ce désastre plus que gênant et qui au degré au-dessus ou au-dessous confine à l’angoisse, la plus réelle angoisse, la conscience, renonçant à lutter avec une clarté, une élucidation pourtant nécessaire, et sachant les avortements inexplicables qui la menacent, redescend vers elle-même, essaie de se laisser vivre, de ne pas penser.  [...] et qu’on essaie donc de se représenter cette chose absolument impensable d’un esprit qui serait vraiment sans penser. Et cependant, c’est à cela, cette sorte d’inertie interne, inactive d’un esprit qui s’interdit toute émission de soi-même que mon esprit condescend, se ramène. Devant cet échec de la parole intérieur, il en revient à une sorte de conscience pure [...] cette conscience, qui ne peut normalement enserrer de formes, de paroles, montre son trouble absolu en se révélant elle-même vide, désubstantialisée. [...] Ses états ne sont pas entiers, elle ne peut se reposer sur rien, elle n’a le sentiment complet de rien, tout ce qui en elle est sentiment noué, fixation du corps est, immédiatement, détruit, elle montre qu’elle n’a vraiment plus de nerfs. » (p.332)

Sa chance, en tant que sujet-homme, est de détenir le « pouvoir de nommer » - selon l’analyse Andrea Dworkin dans son article « Le Pouvoir ». Il peut donc dénoncer voire récuser le monde dès lors qu’il « ne se sent plus comme le carrefour irréductible des choses ». Un doute sur son être signifie le doute jeté sur l’Être, et dès lors, il n’est plus le paria, il incarne un vertige humain, universel. De plus, en tant qu’homme, il est le représentant légitime de la vérité sur les choses. Certes, le bannissement s’abat sur lui, mais il peut se faire le témoin voire le tribunal qui fera place au Jugement de Dieu. Enfin, en tant qu’homme, il expérimente la fin du monde comme une mort car il a été vivant, sujet parmi des alter-ego. Du moins le monde brillait de cette promesse pour lui. Et c’est de cette rive qu’il peut être le témoin de sa perte. Dans le cataclysme de la mort d’âme, il garde donc une part fondamentale de sa subjectivité : il détient une vérité, la vérité sur le monde – dont il conteste l’auto-suffisance, en s’avançant comme son manquement, son crime indubitable - et il est témoin de ce qui le détruit.

Les femmes ne sont pas censées se sentir être comme le carrefour irréductible des choses. Ne pas être au centre de l’expérience vitale, c’est la définition même de notre être : n’être pas ce qui fait exister les choses, mais être séparée, errer parmi les choses en attente d’exister pour et par quelqu’un. Nous ne sommes donc que rarement témoin de ce qui nous détruit. C’est pour cela que nous revendiquons rarement, dressons rarement des tribunaux pour convoquer les plus hautes instances et les faire répondre d’une faute dont le monde et l’être résonnent : notre disparition.

On voit ici la racine politique des différences cliniques notables entre les psychoses chez les hommes et chez les femmes. Mais aussi, les différences entre les organisations militantes androcentrées et les organisations qui tentent de faire exister le point de vue des personnes assignées au non-sujet « femme ». Bien-sûr, la violence sexuelle masculine frappe au coeur de cette hiérarchie existentielle, et c’est pour cela qu’elle suscite un silence immense en nous. Le témoin n’existe pas qui aurait pu dire qu’il y a eu « mort d’homme », sinon à incarner le point de vue de l’Homme sur les faits, et donc n’y voir que notre faute.

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