Pour un Herbier, Colette. 1948

Mœurs de la glycine

    J’espère bien qu’elle est encore vivante, qu’elle le sera longtemps, cette despote au moins deux fois centenaire, florissante, incoercible, la glycine qui hors de mon jardin natal s’épanche au-dessus de la rue des Vignes. La preuve de sa vitalité me fut apportée l’an dernier, par une alerte et charmante pillarde aux cheveux blancs… Une robe noire, une blanche chevelure, une agilité de sexagénaire : tout cela avait sauté, dans la rue des Vignes déserte comme autrefois, jusqu’à atteindre et dérober un long lien terminal de glycine, qui acheva de fleurir à Paris, sur le lit-divan où me tient l’arthrite. La fleur en forme de papillon détenait, outre le parfum, un petit hyménoptère, une chenille arpenteuse, une coccinelle heptapunctata, le tout en provenance directe, inespérée, de Saint-Sauveur-en-Puisaye.

    Pour dire le vrai, cette glycine, à qui je trouvais, sur ma table-banquette, une fragrance, une couleur bleu mauve, une attitude quasi reconnaissable, je me souviens qu’elle fut de mauvais renom, tout le long de l’étroit empire borné par un mur, défendu par une grille. Elle date de très loin, d’avant le premier mariage de Sido ma mère. Sa folle floraison de mai, sa résurgence maigre d’août septembre embaument les souvenirs de ma petite enfance. Elle se chargeait d’abeilles autant que de fleurs, et murmurait comme une cymbale dont le son se propage sans s’éteindre, plus belle chaque année, jusqu’à l’époque où Sido, penchée curieusement sur le fardeau de fleurs, fit entendre le petit « Ah ! Ah ! » des grandes découvertes attendues : la glycine commençait à attacher la grille.

    Comme il ne pouvait pas être question, dans l’empire de Sido, de tuer une glycine, celle-ci exerça, exerce encore sa force réfléchie. Je l’ai vue, soulever, brandir en l’air, hors des moellons et du mortier, un imposant métrage de grille, tordre les barreaux à l’imitation de ses propres flexions végétales, et marquer une préférence pour l’enlacement ophidien d’un tronc et d’un barreau, qu’elle finit par incruster l’un à l’autre. Il lui arriva de rencontrer le chèvrefeuille voisin, le charmant chèvrefeuille mielleux à fleurs rouges. Elle eut l’air d’abord de ne pas le remarquer, puis le suffoqua lentement comme un serpent étouffe un oiseau.

    J’appris, à la voir faire, ce qu’est sa puissance meurtrière, qui sert une convaincante beauté. J’appris comment elle couvre, étrangle, pare, ruine, étaye. L’ampélopsis est un petit garçon, comparé aux spires, ligneuses dès leur premier âge, de la glycine.

[…]

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La rose

Elle n’est pas la première de la saison, il s’en faut. Avant elle, notre climat frileux suscite la violette, la primevère de Pâques, les Narcisses, la potentille à fleurs de fraisier, l’hépatique, l’iris jaune du bord des eaux… Sommes-nous des énergumènes, ou le tropique, ou la folle Provence, pour espérer qu’éclora chez nous dès Janvier, la Rose ?

Mais je vous vois assez enivrées d’elle pour que je consente à son nom l’initiale majuscule ; d’autant plus que la dernière guerre l’à mise à prix d’or, ni plus ni moins que le foie de veau et l’ananas. « Combien cette rose ? », demandait avec timidité une dame passant de la tête le seuil du fleuriste. Avant qu’on ne lui donnât la réponse, elle mit les mains sur ses oreilles : « Non! Ne me le dites pas ! », et s’éloigna précipitamment. C’est que le magasin resplendissait de ces roses qui ont une lèvre, une joue, un sein, un nombril, une chair givrée d’un gel indicible, qui voyagent en avion, se dressent au bout d’une tige méprisante, sentent la pêche, le thé, et même la rose… Des roses inaccessibles.

Rose, où se satisfont tes anciens amants ? Comme tous les amants vieillis ou détrônés, ils se contentent de te chanter. Ils te contemplent, à travers la vitre. Ils soupirent, ils savent te détailler avec convoitise, parler de ta forme, du rigoureux enroulement qu’exige ton hybridité. Je pense que comme moi ils regrettent le temps béni de tes imperfections. Nous t’achetions telle que Dieu  t’avait faite, un peu mordue ici, un peu roussie là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, une cétoine d’or cachée dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme radis, un petit escargot au long de ta tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales. Belle sans tâche ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à l’Hay. J’irai te voir un de ces jours de Juin, chauds, frais ou par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ais-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autres Madame Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

Au-dessous de ma fenêtre, entre les flaques d’eau, les pigeons baigneurs, les gazons coiffés à la Bressant, les althaeas taillés en pelote et les balisiers, nous avons des rosiers âgés et florifères, ils ne sont morts ni de guerre , ni des gelées. Ils n’ont jamais manqué de fleurir, et de fleurir encore une fois avant Novembre. Ils désarment même les enfants du premier arrondissement, bien connus pour leur férocité. L’un des arbustes porte, de par une singularité de greffage, des roses mi-partie jaune, mi-partie rouge. Double et redoublé, un autre rosier soufre accable son tuteur d’une richesse … une richesse… comment vous dire… Ces roses du Palais-Royal, ces vieux rosiers prodigieux, par quels mots dépêcher, jusqu’au parc genevois des Eaux-Vives que j’ai contemplé dans sa gloire, un message, une description qui rende jalouse la roseraie suisse ? Roses sur tige, le bouton clos comme un œuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel Eden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, de la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bien veillant sécateur.

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Une pivoine

Les voilà, elles sont arrivées, les pivoines de qui vous dites qu’elles sentent la rose, annonciatrices des premières roses. Donnez beaucoup d’eau à ces fastueuses corolles, auxquelles demeure en effet quelque chose de la rose, quelque chose mais non pas son parfum.

Rouge grenat, rose gai, rose sentimental, trois ou quatre autres carmins, elles ont des couleurs de la belle santé, et me réjouiront pendant une semaine. Et puis elles laisseront tomber, toutes à la fois, leur brasier de pétales, avec un soupir de fleur qui imite le brusque trépas de la rose. Son trépas, mais non pas son parfum. Car la pivoine ne sent pas la rose, et ce n’est pas moi qui le lui reprocherai. La pivoine sent la pivoine. Ne pouvez-vous me croire sur parole, au lieu de chercher toujours des comparaisons, prêter au beurre fin le goût de la noisette, à l’ananas celui de la fraise blanche, et à la fraise blanche l’apéritive et douce senteur de la fourmi écrasée ?

La pivoine sent la pivoine, c’est-à-dire le hanneton. par le truchement d’une fétidité délicate, elle a le privilège de nous mettre en rapport avec le véritable printemps, porteur d’odeurs suspectes dont la somme est propre à nous enchanter. Le lilas avant sa fleur, quand il n’est encore que petites feuilles en as de pique et promesses minuscules de thyrses, le lilas sent discrètement le scarabée, jusqu’au moment où épanoui, écumant, blanc, mauve, bleu, pourpre, il entasse dans les trains de banlieue, le métro et les poussettes d’enfants son toxique arôme d’acide prussique. Alors je regrette le parfum du lilas avant sa fleur, le parfum de sa tendre feuille encore brune, son exhalaison fugace, un peu agréable un peu répugnante, d’élytre métallique. Alors, au nom du printemps que j’outrage, vous cessez de m’aimer et refusez de me comprendre. Alors je me retire au fond de mes autres modestes, au long des routes que bordent par exemple le géranium sauvage dit herbe-à-Robert, sa fleurette insignifiante, sa graine en bec de grue. S’il vous arrive de le frôler par mégarde, vous essuyez sur vos doigts une fragrance piquante, trop vive pour qu’elle vous agrée. Je froisse exprès, moi, la tige et la feuille purpurines, qui me donnent à rêver – ainsi rêvait, sur les messages mytérieux du cuir fraîchement tanné, une de mes chattes ; elle flairait, puis s’écartait. Elle revenait, et tergiversait en battant de la queue, et le manège prenait fin dans une série de petites nausées, réprimées pudiquement.

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Bleu

     À part le grand aconit, une scille, un lupin, une nigelle, la véronique petit-chêne, le lobélia, et le convolvulus qui triomphe de tous les bleus, le Créateur de toutes choses s’est montré un peu regardant quand il a distribué chez nous les fleurs bleues. On sait que je ne triche pas avec le bleu, mais je ne veux pas qu’il m’abuse. Le muscari n’est pas plus bleu que n’est bleue la prune de Monsieur… Le myosotis ? Il ne se gêne pas pour incliner, à mesure qu’il fleurit, vers le rose. L’iris ? Peuh… Son bleu ne se hausse guère qu’à un très joli mauve, et je ne parle pas de celui qu’on nomme « flamme », dont le violet liturgique et le profane parfum envahissent au printemps les montagnettes, autour de La Garde-Freinet. L’iris des jardins s’habitue docilement à tous les sols, se baigne les pieds dans les petits canaux de Bagatelle, se mêle à ses cousins les tigridias, embrasés et éphémères. Il a six pétales, trois langues nettes, étroites, et trois larges un peu chargées de jaune — le foie, sans doute — et il passe pour bleu, grâce à l’unanimité d’une foule de personnes qui n’entendent rien à la couleur bleue.

     Il y a des connaisseurs de bleu comme il y a des amateurs de crus. Quinze étés consécutifs à Saint-Tropez ne me furent pas seulement une cure d’azur, mais une étude aussi, qui ne se bornait pas à la contemplation du ciel provençal et négligeait parfois la Méditerranée. Je n’allais pas mendier le bleu aux clairs lits de sable fin où la vague se repose, sachant bien qu’à peine né de l’aurore, le bleu de la mer serait mordu cruellement par le vert insidieux qui éteint au ciel la dernière étoile, et que chaque point cardinal, quittant le bleu instable, choisit sa couleur céleste : l’Est est violacé, le Nord d’un rose glacial, l’Ouest rougeoyant et gris, le Sud. Au plus fort du jour provençal le zénith se coiffe de cendre. Ombres courtes réfugiées sous l’arbre et tapies au pied du mur, oiseaux muets, la chatte cueillant une à une les gouttes au bec de la fontaine, l’heure de midi nous chicanait à tous notre ration vitale de bleu et de sérénité.

    Nous attendions qu’une petite aile de poussière voletante aux coudes de la route, une frisure blanche à la lèvre du golfe marquassent la résurrection de tous les bleus. Une couleur de dur lapis, rendue à la mer, bondissait réverbérée sous la tonnelle, et chacun des gobelets de verre berçait un dé de glace soudain teinté de saphir.

    Au-dessus des Alpes encore dorées, une pelote orageuse, bleue comme un ramier, touchait les cimes. Dans peu d’heures, la pleine lune cheminerait parmi la neige d’étoiles, et jusqu’à l’aube les blancs lys des sables, qui se ferment pendant le jour, seraient bleus.

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