Marina Tsvetaeva.

« You can’t buy me. That is the whole point. To buy is to buy oneself off. You can’t buy yourself off from me. You can buy me only with the whole sky in yourself. The whole sky in which, perhaps, there is no place for me. » 1919

A kiss on the forehead”, 1917 (traduction).

A kiss on the forehead – erases misery.
I kiss your forehead.

A kiss on the eyes—lifts sleeplessness.
I kiss your eyes.

A kiss on the lips—is a drink of water.
I kiss your lips.

A kiss on the forehead – erases memory.

*

[D’où me vient la tendresse ?]. 18 février 1916

D’où me vient la tendresse ?
J’ai caressé d’autres boucles
Et j’ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes

Les étoiles s’allumaient et mouraient
(D’où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s’allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard

J’ai entendu d’autre chants
Dans la nuit sombre et noire
(D’où me vient la tendresse ?)
La tête sur le coeur du chanteur

*

Je sais, je mourrai au crépuscule, mais lequel des deux ? 1920, extrait du Camp des cygnes.

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Auquel des deux, avec lequel des deux – ça ne se commande pas !
O s’il était possible que mon flambeau s’éteigne deux fois :
[...]
Je m’élancerai dans le ciel généreux pour un dernier salut,
La faille du crépuscule, ou le matin ou le soir – et la coupure du sourire…
Car même dans le dernier hoquet je resterai poète !

*

[Promesse infidèle]. 22 février 1915

Tous les yeux sont ardents – sous le soleil
Chaque jour est un jour différent -
Je te le dis pour le cas
Où je te tromperais : quelles

Que soient les lèvres
Que j’embrasse, à l’heure d’amour
A la mi-nuit noire, à qui que ce soit
Que je jure furieusement de vivre

Comme une mère à son enfant,
Comme fleurit une fleur,
Sans jamais promener mon regard
Sur qui que ce soit d’autre…

Tu vois, cette chaîne chérie
Car – tu la connais -, tout
S’éveillera – à ton premier signe -
Sous ma fenêtre.

*

[Pour une ombre soudaine ou un bruit]. Tiré du recueil Le Ciel Brûle, mai 1913

Si vous saviez, passants, attirés
Par d’autres regards charmants
Que le mien, que de feu j’ai brûlé
Que de vie j’ai vécu pour rien

Que d’ardeur, que de fougue donnée
Pour une ombre soudaine ou un bruit…
Et mon coeur, vainement enflammé,
Dépeuplé, retombant en cendres

Ô, les trains s’envolant dans la nuit
Qui emportent nos rêves de gare…
Sauriez-vous tout cela, même alors,
Je le sais, vous ne pourriez savoir

Pourquoi ma parole est si brusque
Dans l’éternelle fumée de cigarettes
Et combien de tristesse noire
Gronde sous mes cheveux clairs

*

[Exils], 15 mars – 11 mai 1939 (extraits de «Anthologie de la poésie russe», 1993).

Ah! les vains regrets de ma terre,
M’ont révélé tous leurs secrets !
Je suis, en tout lieu, solitaire,
Peu m’importe où je dois errer…

Portant mon sac, je rentre encore
Du marché le long des bâtisses,
Vers une maison qui m’ignore
Comme une caserne, un hospice…

Mais peu m’importe de connaître,
Pauvre lionne hérissée,
Tous les milieux d’où je vais être
Infailliblement évincée.

N’étant plus de ma langue éprise,
Et sourde à son appel lacté,
Ne pouvant plus être comprise,
Je vois des mots la vanité.

Ma voix montant du fond des âges,
Tu ne liras pas mes feuillets,
Lecteur de pages et de pages,
Lecteur de tonnes de papier !

L’arbre qui, seul, pousse à l’écart
Ne rejoindra l’allée jamais,
Et rien ne peut plus m’émouvoir
De ce que j’ai le plus aimé.
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Sur une feuille vide et lisse
Les lieux, les noms, tous les indices,

Même les dates disparaissent.
Mon âme est née, où donc est-ce ?

Toute maison m’est étrangère,
Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,
Sauf le sorbier d’un sol aride…

Ô larmes des obsèques,
Cris d’amour impuissants !
Dans les pleurs sont les Tchèques,
L’Espagne est dans le sang.

Comme elle est noire et grande,
La foule des malheurs !
Il est temps que je rende
Mon billet au Seigneur.

Dans ce Bedlam des monstres
Ma vie est inutile;
À vivre je renonce
Parmi les loups des villes.

Hurlez, requins des plaines !
Je jette mon fardeau,
Refusant que m’entraîne
Ce grand courant des dos…

Voir… Non, je ne consens,
Écouter… Pas non plus;
À ce monde dément
J’oppose mon refus !