Kiki Dimoula. Κική Δημουλά.

En parallèle de la poète, Kiki Dimoula est témoin. Moins que Sylvia Plath, d’une autre manière que Virginia Woolf, elle treillage de beautés nos vies de suicidées. Témoin de la prison que les hommes forment avec leur corps, attentives aux poussières qu’ils émiettent sous nos mains, dans nos bouches, sur nos vies entières pour les ruiner puis les balayer. Incarcérée dans l’hétérosexualité, martyre de cet « amour » qu’ils nous insufflent comme le pire des poisons de l’âme, elle a décrit les vascillements de l’être, elle suit des yeux, lucides, le néant qui s’étiole de courir en nous.

Ce monde d’hommes qui nous séparent les unes des autres s’avance encore ici. Je ne perçois ses poèmes sorores qu’à travers des traductions d’hommes – non pas qu’ils ne sachent pas compter, mais ils ne veulent pas nous prendre en compte, et cette intention mortelle avec laquelle ils nous tendent leurs bras ou leurs mots est le pire des gouffres pour les damnées de l’âme et les sans-être que nous sommes. Les insultes fusent entre les (très rares) hommages qu’ils consentent à certaines femmes. Pour exemple, le 11-03-2010, dans la rubrique BibliObs, ce papier du nouvel Obs débute ainsi : « Elle s’appelle Kiki Dimoula. Ce n’est pas le pseudonyme d’une danseuse du Crazy Horse, mais le nom de la plus grande poétesse grecque contemporaine ». Et ces mêmes commentateurs ou traducteurs, plantés au premier tournant sur le chemin des fulgurances existentielles, s’étonnent encore : « Elle  parle de l’obscurité, du non-être, du néant, choses qui ne peuvent se dire – et pourtant elle les dit. Alors que la plupart des poètes, confrontés à l’abstraction, se cassent la figure, Dimoula réussit à écrire une poésie philosophique aussi palpable qu’une motte de terre et métaphysique autant que la théologie négative« . Le néant, les femmes l’endurent comme un être-avec-autrui, être-à-soi et être-au-monde dès lors qu’elles sont cernées par les hommes.

Certaines, lucides, témoignent des gouffres que nous arpentons.

______________________

Martine Plateau-Zygounas a traduit Du peu du monde et autres poèmes, 1995.

Eurydice Trichon-Milsani a traduit Anthologie de Kiki Dimoula.

*

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE
PRONONCÉ PAR KIKI DIMOULA
LE SAMEDI 13 MARS 2010
AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG
– Traduit.

J’aimerais pouvoir dire moi-même à quel point cet instant est important pour moi et pour ma langue, en exprimant avec aisance, dans sa dimension exacte, le sens qu’il revêt et la grande émotion qu’il m’apporte. Mais je fais absolument confiance à Michel Volkovitch qui, en me traduisant pendant des années, a préservé l’esprit de mes poèmes, et préservera de même la chaleur, la sincérité de mon salut et de mes remerciements pour ce grand honneur, ce Prix dont vous m’avez jugée digne.
Il me serait naturellement plus agréable de vous parler directement dans votre langue. Mais les langues m’inspirent un profond respect, je considère chacune d’elles comme le trait le plus parfait, le plus expressif de la personnalité d’un peuple, et je n’autorise pas mes connaissances insuffisantes à maltraiter la vôtre. Les erreurs et la prononciation négligente qui détruisent les rythmes, la musicalité, le style et parfois le sens, provoquent en moi une panique, comme si se trouvait polluée, amoindrie la vaste et naturelle singularité du monde.
On pourrait bien sûr me poser la question : si nous ne parlons pas une langue internationale, comment instaurer la communication qui unit les peuples, les fait se connaître et se rapprocher ? Je répondrai que des gens qui parlent parfaitement la même langue peuvent communiquer à peine, s’entendre de façon conventionnelle ou pas du tout, et pire encore, donner des armes nouvelles, plus perfectionnées, à l’incompréhension.
Pour ma part je crois à cette langue internationale que parlent les regards, le désir de connaître, l’art et en particulier la poésie. Si cela n’est qu’illusion, comment expliquer que nous soyons conquis, envoûtés par une œuvre d’art ou un poème sans en avoir clairement conscience ?
Simplement, nous sentons. Nous appréhendons l’œuvre de l’intérieur, de façon cachée, sans paroles. Et j’espère qu’en ce moment vous sentez aussi quelle valeur profonde j’accorde à cette distinction que vous m’offrez.
Pour moi, le premier choc procuré par la nouvelle de ce Prix a été le choc de la surprise. Une surprise qui a servi d’antidote radical contre la vanité. Je suis très loin de penser qu’avec ma poésie j’ai apprivoisé d’autres psychismes que le mien. Je crois que tout art se met au travail en s’attachant à ses propres besoins, à son profit personnel. Son but originel est de plaire, non de donner. Maintenant si le fait de plaire constitue un don, s’il offre raffinement et consolation à l’humanité, je m’en réjouis, mais timidement. Le grand cadeau que je reçois là me vient du hasard.
D’une manière générale, même à l’âge des bilans qui est le mien, je ne me risque à me glorifier d’aucune conquête, personnelle ou de quelqu’un d’autre.
Car j’ai encore du mal à définir avec certitude en quoi chacun de nous est davantage qu’un invité provisoire de cette planète.
Heureusement, ma réserve scrupuleuse n’agit pas toujours comme un pessimisme massif et inhibiteur. Au contraire. Il provoque une inquiétude active, un besoin constructif de poursuivre l’enquête, par l’écriture, pour savoir si ont vraiment lieu les événements que nous croyons vivre ou s’ils sont engendrés par leur propre manque, et si se produiront ceux que nous craignons ou s’ils sont engendrés par la peur qui préexiste à tout.
Principe et axe de ma poésie, l’ignorance et l’incertitude, qui alimentent une curiosité, une observation incessantes, ovaires et spermatozoïdes en attente des jours féconds pour la conception du poème.
J’ai vécu une longue période de culpabilité, ne sachant même pas définir la poésie. Les innombrables fois où l’on m’a demandé de le faire, j’ai dû inventer, enjoliver, m’égarer dans des définitions arbitraires, mais faisant toujours en sorte qu’elles se présentent en pèlerins fervents devant l’invisible sainteté de la poésie.
Je cite l’une d’elles, que par sympathie les jeunes reprennent souvent : Tu marches dans un désert. Tu entends un oiseau chanter. Même si tu as du mal à croire à cet oiseau suspendu dans le désert, tu es obligé de lui préparer un arbre. Voilà ce que c’est, la poésie.
Je suis désormais réconciliée avec cette idée : la poésie s’écrit grâce à notre ignorance, précisément grâce à l’effort pour forcer son mystère, qui résiste éternellement.

*

« Je me suis consacrée avec abnégation à mon rôle de mère, et c’est avec une tendre vaillance que je me suis entendue appeler ‘‘grand-mère’’. À présent je coule tranquillement et sans idées de perpétuation dans ces nouvelles dérivations de mon sang. Je coule, et plus j’approche de l’estuaire, plus je rêve que la poésie va me lancer la bouée d’un poème. »

*

Ta photo s’est presque imposée.
Jour après jour, elle me convainc que rien n’a changé,
que tu as toujours été ainsi, être de papier.
De temps à autre un vague coup de fusil
témoigne en ta faveur la tristesse,
qu’elle se rende.
Pour prouver qu’on a vécu le seul vrai témoin
C’est notre absence.

*

Ô toutes choses vaines ne pleurez pas.
Vous êtes seules en ce monde à vivre éternellement.

*

 C’est à toi, Soudain, que je m’adresse
À toi Soudain,  nourri de rêve,
beau gosse d’une bravoure folle,
enfant bâtard de  causes inconnues…

*

Le calme absolu en moi
met toujours ses pantoufles à tout hasard.
Des désirs logent à l’étage en dessous.

*

Un Christ affairé comptait
avec une passion d’avare
ses richesses :
clous et épines.

*

Cambriolage d’illusion.
Et je vis quelque part au cœur de la nuit
Resplendir
Une pharmacie de garde
Monsieur, donnez-moi un somnifère,
que dorme un peu le désert au dehors.

Et le temps que se déplace de sa somnolence
le pharmacien, j’admirais
les rangées des douleurs sur des rayons,
incurables et clémentes, toutes
dans des petites boîtes bienheureuses aux couleurs vives.
Et soudain, je t’ai reconnue. À l’isolement.
En haut ; là où seul l’œil de la peur accède.
Image de mort sur l’étiquette d’un flacon.

Méconnaissable, dénudée, mortelle, ta figure.
Tes bras croisés, image d’effroi
à l’endroit entêtant
où rêvait naguère ta promesse insouciante.

Monsieur, ai-je crié
bousculant les douleurs des rayons,
quelle détestable erreur ! comment pouvez-vous
fournir les morts en nouvelles doses
de poison sans autre ordonnance
ni volonté divine ? Comment osez-vous,
pour écouler vos poudres de mort,
distiller l
es chimères que nous peinons
à maintenir entières
dans leur flacon d’illusion scellée ?
Rendez-moi tout de suite l’original !

Je vous crois, dit le pharmacien, mais
après avoir payé
nulle erreur n’est réparée.

*

Novembre, à Delphes, est en restauration.

*

Non, ma voix ce n’est pas
la liberté ou la mort.
C’est une prison pour voix
et leur euthanasie,
cible patiente des caprices du prochain, ce fou nucléaire.
Ma voix est un escabeau
pour paroles fatiguées,
pour conclusions qui reviennent vaincues.
Ma voix est la marche sans bruit
d’une écriture solitaire
dans les rues vides sous la pluie.

*

*

Για σένα στις επιθυμίες μ
λόγος δεν γίνεται ποτέ.
Δεν σε προέβλεψαν ποτέ
τα όνειρά μου
Οι προαισθήσεις μου
ποτέ δεν σε συνάντησαν.
Ούτε η φαντασία μου.
Κι όμως μια ανεξακρίβωτη στιγμή
σ`εξακριβώνω μέσα μου
ένα έτοιμο κιόλας αίσθημα.

*

Poèmes lus par l’auteure.

Τυφλό σύστημα επαφής

Σε προσκυνώ, γλώσσα, πολλά τα θαύματά σου.

Επί κυμάτων σφοδράς εποχής βαδίζουσα
– ην γαρ ενάντιος της αλαλίας ο άνεμος –
σώα βγήκες στην ακτή και άρθωση εμφύσησες
σε μερικούς τουλάχιστον λόγους κακοποιούς
που εξεβίαζαν την επαφή μας να σιωπά.

Οι υπόλοιποι δεν πίστεψαν.
Έμειναν μέχρι τέλους βουβό εμπόδιό της.

Τη νεκρή θυγατέρα του χρόνου ανάστησες
ευλογώντας την με όνομα διπλό:
Λήθη για όταν έλειπε ο πατέρας της καιρό
Μνήμη δε για ώρα ανάγκης.

Μονοτονική άφησες τη δαιμονιζόμενη έλξη.
Μήτε συ ήξερες τι πνεύμα παίρνει το σώμα.

Τα παραλυτικά μέρη τού λόγου τής υπάρξεως
θεράπευσες και βάδισαν τα επιφωνήματα
οι καλές προθέσεις τα ανάμεικτα ρήματα
οι επεξηγηματικοί σύνδεσμοι και χωρισμοί
– έμαθε κανονικά να γράφει το όνομά του
ο θάνατος και όχι να υπογράφει με σταυρό –
τα σύμφωνα κύρια άρθρα οι εριστικές
αντωνυμίες οι φρόνιμες οι αλληλοπαθείς
– αλήθεια τι συνέβη με τις κτητικές
και δεν ξαναπατήσανε στο μάθημα;

Υπό τον λύχνο τής επιβίωσης σκυμμένες
μερόνυχτα οι στερήσεις μας έγιναν
ευφραδείς είτε πεζά μονολογώντας
είτε με περίπλοκους νευμάτων συνδυασμούς
χάρη στο τυφλό σύστημα που εφαρμόζει
ο λυρισμός σου.

Αμέτρητα τα θαύματά σου, γλώσσα
γερνάς εντός μου και όλα πού να τα θυμάμαι.

Αχάριστοι δεν είμαστε αλλά
μέμνησο του φόβου μας που
ως απληροφόρητος ουδέποτε ιάθη.

Πάρε λαλιά από την άφθονη
την παραπανίσια που έδωσες στην κραυγή
και επίβαλέ την σε κείνο το βουβό απόρρητο
τουλάχιστον να μας φανερώσει
η νέα μας παιδεία εκεί κάτω

θα σε περιλαμβάνει άραγε, γλώσσα
θα κουβεντιάζουμε καθόλου με τη γειτνίασή μας
ή μόνο χάριν ενός μικρού μεσοδιαστήματος
– τι χαζοπούλι, Θε μου –
κοπίασε η τόση ευγλωττία;

Από τη συλλογή ήχος απομακρύνσεων (2001).

*

Βρέχει με απόλυτη ειλικρίνεια.
Άρα δεν είναι φήμη ο ουρανός
υπάρχει
και δεν είναι το χώμα λοιπόν
η μόνη λύση
όπως ισχυρίζεται ο κάθε τεμπέλης νεκρός.

*

ΕΠΙΡΡΟΕΣ

Κάτι τι σου είπε η βροχή,
κάτι τι σου είπε ο Σεπτέμβρης,
κι έγινε η μορφή σου
τζάμι θολό,
που πίσω του μπορεί
κανείς ανενόχλητα
μήνες απρόοπτους
να περάσει…

*

Απροσδοκίες

Θεέ μου τι δεν μας περιμένει ακόμα.

Κάθομαι εδώ και βρέχομαι.
Βρέχει χωρίς να βρέχει
όπως όταν σκιά
μας επιστρέφει σώμα.

Κάθομαι εδώ και κάθομαι.
Εγώ εδώ, απέναντι η καρδιά μου
και πιό μακριά
η κουρασμένη σχέση μου μαζί της.
Έτσι για να φαινόμαστε πολλοί
κάθε που μας μετράει το άδειο.

Φυσάει άδειο δωμάτιο.
Πιάνομαι γερά από τον τρόπο μου
που έχω να σαρώνομαι.

Νέα σου δεν έχω.
Η φωτογραφία σου στάσιμη.
Κοιτάζεις σαν ερχόμενος
χαμογελάς σαν όχι.
Άνθη αποξηραμένα στο πλάι
σου επαναλαμβάνουν ασταμάτητα
το ακράτητο όνομα τους semprevives
semprevives – αιώνιες, αιώνιες
μην τύχεις και ξεχάσεις τι δεν είσαι.

 

**