lesbian diary (1)

c’est une douleur qui me fait écrire. une douleur de n’avoir pas vécu. mise au monde par une amoure inattendue, éblouissante, une amie qui sait écouter mon cœur, et, très étonnamment, par les Gay games qui se tiennent actuellement à Paris, pour la première fois depuis 1982.

Un Rainbow sur la façade de la mairie de paris. Une larme multicolore sur le visage officiel de mon histoire. Hier, danser sur le parvis de l’hôtel de ville, crever le monde hétéroviril comme une bulle inoffensive, et poser, au centre, ma gravité, mes gestes libres, mes regards désirants sur des femmes aussi hétéro qu’amusées, sur des femmes moins hétéros et souriantes comme jamais, occuper l’espace de tout mon cœur, dont la musique crie la joie, pour la première fois, à ciel ouvert. La Gay pride est une pride exotique, captée par les hommes, au profit des industries du toy et du viol. Les gay games, par son format officiel, c’est la foule des badauds devenue la marge, le sport mondial devenu un genre, la culture malestream devenue has-been, le cœur historique de paris reniant son histoire de persécution et de haine. Arracher la culture de masse, arracher la pierre aveugle et sans mémoire, s’en faire une écharpe et parader. Euphorie éphémère, pure logique de carnaval d’un pouvoir de plus en plus écrasant, … mais quelle expérience !

Aller au gymnase, entrer d’une seule inspiration dans mon monde étrange devenu le monde : finie l’apnée, voici le cri et les applaudissements ! Fini le silence, la honte, le mur vu de trop près, à moie ce lieu d’enfance où mon corps n’a jamais appris à admirer ni aimer les sportives comme a il dû apprendre à aimer le geste et la dureté virils. Ce terrain de basket qui sent la couille et le cri de triomphe dominateur, aujourd’hui, il est Rainbow ! Je l’ai repeint d’un geste aux milliers de mains, à mes couleurs. Il est tapageur, ostentatoire, innocemment indécent, bruyant, nos joies ne se tairont pas ! Il n’y a pas que la colère qui se crie dans les rues ! Les hommes qui pavanent aujourd’hui dans leurs muscles dansent en talon aiguilles, et, puis-je le dire ? pour une fois, je les trouve beaux. Fini ce lieu de liesse où mon peuple est humilié, où triomphent la force et l’agressivité, cette cage où les femmes sont gagnantes de seconde catégorie et supportrices des hommes ! Aujourd’hui, elles dansent comme des hommes : applaudies, admirées pour leur technique, immenses, médaillées – et elles embrassent leur amour et leur fierté devant le podium !

Moie qui n’ai de couleur que le violet, celui des coups et de mon cœur féministe et lesbien, aujourd’hui je le laisse couler comme larme dans son arc-en-ciel originel, je retrouve, par ses couleurs, la couleur universelle : féminine – le genre de la vie – et lesbienne – tout le spectre du possible dans l’amour.

Dans cette bouffée de joie, une tristesse soudain remonte, et éclate à la faveur d’une discussion avec une amie. Pourquoi la non-mixité ? ne sommes noues pas des êtres humains comme les autres ? ça serait pas un Meetic déguisé ?

Je ne reviens pas sur la non-mixité. Christine DELPHY a eu le premier et le dernier mot là-dessus pour moie : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2012/11/27/christine-delphy-la-non-mixite-une-necessite-politique-2005/

son blog si riche :  https://christinedelphy.wordpress.com/2018/04/01/andrea-dworkin-parle-de-la-liberte-dexpression-de-lheterosexualite-des-productions-erotiques-et-de-son-travail-decriture/

Sur le Meetic … comme si la société hétérovirile n’était pas un Meetic pansexuel au profit des hommes, où noues, hétéro ou lesbiennes, sommes du gibier, des cibles, des pièges ou des humains superflus.

J’étouffe de vivre où je ne peux pas vivre. C’est nouveau. je sors de l’anesthésie et de la renonciation.

***

pour une fois, parlons des miettes de l’oppression dans ma vie.

ça me déchire quand une mère de famille me parle des peines d’amour de son enfant : 5 ans, son enfant pleure dans ses bras, elle le console, ses promesses ont la force des décennies de vie à venir ; 7 ans, son enfant dessine un cœur pour conclure sa petite lettre d’amour, elle la cachète d’un bisou d’un autre amour, et de ces mots : « même s’ils se moquent de toi, sache que je t’aime, et des gens t’aimeront comme moi, je suis fière de toi » ; portes claquées, interminables coups de fil à la copine, sa jeune ado ne sort pas de la chambre du week end, elle ose parfois une incursion pour déposer quelque chose à manger et un conseil maladroit ; 17 ans, son enfant passait ses week ends chez sa copine, et là, il vient d’être largué avant les vacances : drame et prophéties éternelles, elle sait que l’amour reviendra, et le lui dit de ses yeux qui couvent et portent …
je n’ai pas connu ça, ma mère non plus. Elle ne m’a jamais vu pleurer par amour, je n’ai jamais entendu ces mots qui consolent, alors qu’elle les a en elle, mais elle les a pour un amour qui existe, un amour permis. Si j’avais pleuré, elle aurait demandé, il aurait fallu que je mente, or là dessus, juste là, sur ma blessure, je ne veux pas mentir. Alors j’ai tu mes pleurs. je n’ai parlé à personne, et je n’ai donc jamais rien compris aux subtilités naïves des peines de cœur. les gens traversent les épreuves, moi, je les oublie car elles se taisent. Depuis que j’aime et pleure en silence, je n’ai pas la force des gens qui vivent et traversent, j’ai peur et je suis seule. Je suis restée derrière la vitre d’où les enfants seules regardent les autres vivre, je suis sur le seuil, mon amour est une ombre au seuil de l’amour, je suis cette ombre sur le seuil de la rencontre … pas même , car les ombres franchissent les seuils, elles ont un au-delà du seuil, un avenir.

Je hais les premières fois. Je n’en ai pas eues. Une première fois à l’âge où les autres sont experts, c’est un « enfin », qui n’est pas un début, ça a le goût, piquant d’être amer, de l’inespérée et de la dernière. J’ai plus tremblé de perdre que de découvrir. C’est cruel de vivre ses premières fois sans espoir, sans ce souffle du temps immense à venir, des possibles à tenter – même le désespoir à l’âge du tendre est plein de souffle ; jeté dans le suicide – ce que j’ai connu – il est tragique … mais le tragique sans espoir d’être entendu, c’est du pathétique, parfois du comique, ça ne remplit pas, ça assèche, et au lieu d’apprendre à respirer à plein poumons, sur la falaise, l’océan qui suffoque tout alentours, on reste en apnée, muette d’infinis inexprimés.
C’est cruel de vivre ses premières fois après les avoir vécu tant de fois à travers les yeux des autres. ça ne fait pas histoire, ça ne fait pas vivre, ça rend seule, ça creuse l’amour jusqu’à son cœur si peu sensé – et je me dis « à quoi bon ? ».

ça me fait mal quand quelqu’un qui a vécu plus d’une dizaine de relations vient me dire « je me sens seule, je trouverai jamais quelqu’un ». j’ai vécu 3 relations dans ma vie, chacune de moins de 6 mois, et j’ai un âge où les hétéros sont divorcées avec deux enfants. Personne n’a de compassion pour cette solitude, sauf les autres lesbiennes – mais noues sommes trop isolées pour porter une « culture collective » de cette solitude.
En écrivant cela, j’entends les rires, et l’écho des centaines de commentaires haineux qui circulent sur ce blog (et que je censure, je ne laisserai pas à des bites ou affiliées le droit de parler ici), et je me rappelle combien de fois ma plainte sincère est devenue la corde pour me lyncher : « évidemment qu’elle est seule, avec ses idées radicales, personne ne peut la supporter » / « les féministes, toutes imb… » / « les lesbiennes, des mochetés ». Cela fera l’objet d’un second article dans cet série, j’écrirai sur le poids de l’écran (au sens de Nicole Claude Mathieu), le poids de l’homme dans mes relations lesbiennes. Mais je précise que j’ai vécu seule, dans cette solitude sans référence, durant plus de 15 ans avant de devenir féministe. Et ce, parce que j’ai aimé les femmes – bien avant de rejeter les hommes.
Quand une hétéro dit se sentir seule, on lui dit « tu n’as pas trouvé le bon ». Quand une lesbienne se plaint, on lui dit pareil « Tu n’as pas trouvé LE bon ». La première est maladroite, l’autre s’est trompée, et plus elle aime et espère, et plus elle se leurre. Si le seul monde auquel nous renvoie notre solitude est celui du maître prêt à noues « apprendre à aimer la trique », l’envie d’être seule le dispute à l’horreur de l’être.

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