Prostitution et métaphore économique (in extenso)

par Alexandra X & Anbi Lo

Des expressions d’hommes pour déqualifier des crimes d’hommes.

« Marchandisation des corps » ou « de la sexualité », « louer un corps », « louer un sexe » …

Les mots pour qualifier la prostitution recèlent des trésors de négationnisme. En fait, ils sont issus de la vision que les hommes ont des femmes en prostitution et de leur propre sexualité.

> « Marchandisation des corps » : on croirait lire des annonces nécrologiques. Le système prostiTueur n’est pas une entreprise de pompes funèbres. On ne parle du corps par métonymie de la personne et du corps dissocié de la personne que lorsque l’on parle de cadavres …

…. ou des femmes. Les hommes traitent les femmes en « corps » ambulants : c’est leur vision nécrophile issue de leur système patriarcal mortifère. La violence masculine nous encastre dans ce corps qui nous précède et nous subsume entièrement, tellement que nous sommes pour eux des « corps », sans présence humaine, vivante, sans intégrité non plus. Il n’est pas étonnant qu’ils emploient des expressions nécrophiles pour parler de leurs crimes sexuels. Mais il est inadmissible que les antisexistes reprennent cette expression. On ne « loue » ni ne « vend » « son corps ». Nous ne sommes pas des cadavres.

> « Marchandisation de la sexualité« . Avis à la population, la sexualité est un produit (service ?) qui peut s’extraire du corps (lui-même étant dissocié de la personne), et ainsi circuler sur une marché … sans affecter le corps (lui-même détaché de la personne) ! Ouf, on est passé pas loin de l’atteinte à l’intégrité physique et morale d’une personne ! en fait ce n’est qu’un processus de production de biens !! magique.

Ces morcellements et dissociations en série sont typiques de la vision qu’ont les hommes de noues. Mais hélas aussi typiques de notre expérience vécue en tant que victimes de violences sexuelles chroniques (menaces de viol, agressions sexuelles quotidiennes, intrusions coïtales). C’est pourquoi les féministes adoptent ces expressions sexistes.

> « Client » … joli surnom pour un homme qui repère sa proie, s’avance en conquérant, tâte sont argent dès que Madame hésite ou refuse, s’achète le droit d’être odieux, froid, indifférent, insultant, de transformer son désir en ordres et les actes sexuels en exercices de servilité et de simulation, bref en séances de soumission …. Persister à utiliser ce mot en l’ornant de guillemets ne suffit pas. est plus adapté. Plusieurs féministes ont proposé des noms : violeur-payant, prostivioleur, « Johns » pour souligner la banalité de l’agresseur, en lui donnant un prénom d’homme ultra courant, etc.

> « Exploitation sexuelle«  … que veut dire exploiter la sexualité d’autrui ? Encore une fois, la sexualité est-elle une activité séparée de la personne ? Non. S’agit-il de sexualité pour les femmes utilisées à des fins prostitutionnelles ? Non. Les traités internationaux parle ainsi des basses œuvres proxénètes, les pires, celles qu’ils sanctionnent … mais le préjudice central est-il le commerce ou l’acte vendu, c’est à dire une série de violences sexistes allant de la menace au meurtre en passant par le viol ? Parlerait-on du système négrier (traite et esclavage « libre ») en termes « d’exploitation ethnique » ? Le crime contre l’humanité est-il un problème vénal ? Sexuelle pour sexiste … ethnique pour raciste … peut-on dénoncer la violence politique dans les termes mêmes du dominant ?

> « Esclavage » voire « Esclavage sexuel« . Non, la prostitution n’est pas un travail. La femme n’est pas un « outil animé » qui sert à produire autre chose que ce qui lui est fait. Elle ne produit ni un service ni même du plaisir. Elle est violée. Elle est victime d’une exaction masculine. La notion d’appropriation est pertinente, mais pas de travail.

> « Commerce du sexe« . Un peu comme « commerce du savon » ou « commerce des ossements » pour parler des commercialisations des restes humains durant certains génocides (contre les juifs ou contre les colonisés exposés dans les zoos humains) ?

Une nausée à hauteur d’homme

La seule raison pour laquelle on utilise ces expressions, c’est parce qu’on ne lâche pas la métaphore économique pour parler de la prostitution. Les hommes anar ou gauchistes tiennent à préserver leurs droits de violer (en collectivisant les femmes, en libéralisant l’appropriation privée, en recyclant les pratiques pornographiques ou sadiques, etc.), c’est pour cela que ce discours mercantile est dominant dans les milieux contestataires.

Influencées par eux, les campagnes féministes reprennent ces expressions nécrophiles ou mercantiles. Elles traitent donc des violences sexistes comme des violences capitalistes : sur le modèle de la cession de la force de travail.

La colère ou la nausée est alors calquée sur les luttes viriles (qui n’ont jamais voulu voir que les violences sexuelles sont une double peine pour les femmes dans le système capitaliste) :
- Ces campagnes vont souvent se contenter de dénoncer les violences de type « conditions de travail » (cadences, risques sanitaires) ou « exploitation » (utiliser autrui).
- Le corps sera fétichisé, vu comme un outil séparé de la personne. Ainsi une personne qui a décidé de consentir* peut « pratiquer la prostitution », elle peut « se prostituer » sans qu’il y ait préjudice. Ici le consentement est roi, l’absence de désir leur importe peu. La volonté de la personne semble pouvoir prévenir toute autre forme de préjudice (psychique, corporel). Or c’est l’intrusion sexuelle non désirée qui occasionne les traumatismes psychiques. De fait, ces campagnes ignoreront une grande partie des violences sexuelles (qui occasionnent pourtant les psychotraumatismes les plus graves), et donc minimiseront les préjudices spécifiques causées par les intrusions masculines à visée sexuelle (verbales, mentales, physiques).
- Mais surtout, en occultant l’enjeu sexiste de la prostitution, elles ignoreront totalement le préjudice propre aux violences sexistes. Exit le préjudice moral central, spécifique aux violences politiques : le déni d’humanité. Et de fait, elles minimiseront totalement l’enjeu politique et l’impact psychique qu’ont les actes des prostivioleurs ou des proxénètes : leur volonté toute virile d’annihiler la dignité ou la subjectivité d’une femme et de réduire les femmes à une caste de prostituables ; le plaisir viril de régner et de sadiser; ou la terreur des femmes face à la violence sexuelle, la menace de viol que porte profondément chaque geste d’homme que noues ne pouvons pas maîtriser ni anticiper; la résonnance des violences prostitutionnelles avec les persécutions antérieures et répétées qui mettent en danger notre survie psychique et parfois physique.

Les campagnes abolitionnistes doivent de toute urgence sortir de la métaphore économique. D’autant plus que nos adversaires basent tout leur argumentaire sur ce seul postulat économique, dans une vision totalement mercantile des préjudices subis :
- prostitution = métier car ça fait gagner de l’argent
- prostitution = service car ça se paie
- un seul problème = « exploitation du travail sexuel » (pour certains groupes pro-viol-tarifé mais anti-proxénètes).

Pour une requalification féministe des crimes sexuels des hommes.

Ce qui caractérise la prostitution n’est pas l’échange d’argent (vision de l’agresseur qui définit les actes en fonction de ce que ça lui coûte) ni la sexualité (c’est l’homme qui désire et jouit) mais les violences sexuelles et sexistes, qui expriment le pouvoir dans sa plus pure expression : l’homme dit « je veux ça, tu fais ça, maintenant » – pour reprendre ce qu’en analyse Andrea Dworkin dans « Why men love pornography & prostitution so much ».

L’idée que la prostitution serait une forme de sexualité est directement issue de l’expérience que les hommes ont de la prostitution. C’est eux qui ont écrit les traités de sexologie, les manifestes de Libération Sexuelle et les philosophies libertaires dans le Boudoir des Idées … pas les vaincues, pas les survivantes, pas les violées.

Or subir ou accepter des actes sexuels non désirés, c’est subir ou céder à un viol.

L’acte prostitutionnel est un viol s’il y a pénétration (par fellation, par sodomie ou autres). L’argent ici ne signifie qu’une chose : la préméditation du viol. Le commerce du viol est du crime organisé. L’intentionnalité des coupables (prostivioleurs et proxénètes) est explicite. C’est ainsi qu’ils doivent être jugés.

L’idée que la prostitution serait une forme de commerce est directement issue de l’expérience que les hommes ont de la prostitution. Les uns paient, les autre investissent. Voilà ce que les hommes perçoivent comme préjudiciable dans la prostitution.

Mais les crimes sont-ils des vols ? L’atteinte aux personnes a-t-elle même statut que l’atteinte aux biens ? Non.

Le choc éthique dans les grandes catastrophes ne peut venir d’un abus vénal. Par exemple, le problème dans le commerce des ossements n’est pas d’échanger de l’argent mais bien d’échanger des restes humains. Contre de l’argent ou des services, peu importe. Car détenir ou acheter des restes humains implique immédiatement de se demander d’où ils viennent. Car il est impossible de se retrouver avec des restes humains ou un corps à disposition sans imaginer qu’il y ait eu à un moment une violence (tuerie ou profanation, asservissement ou chosification, etc.).

C’est donc la qualification de ce qui est acheté qui compte ici : a-t-on l’indécence de qualifier des persécutions économiques, physiques et morales, des déportations, des crimes, bref un crime contre l’humanité, de « commerce de services culturels » (zoos humains) ou de « commerce de produits hygiéniques » (savons) ? Ceci impliquerait de focaliser sur les produits finis (spectacle sauvage ou cheveux), après avoir pris le soin d’extraire ces produits du corps qui les a portés (parler de « corps de noir-e » et nier la manipulation génocidaire qui créa le corps fantasmé, diabolisé, déporté et séquestré, bref le corps fabriqué en « corps de nègre »), et de dissocier ce corps de la personne (parler de « corps noir ou corps de « noir-e » et non d’esclave ou de colonisé-e). Et cela sans se soucier de la manière dont ces « produits finis » ont été obtenus (abattage). Qui pourrait avoir et diffuser cette vision des crimes ?

Or ce qui est abjecte dans ces commerces, c’est ce dont ils font commerce : les bourreaux ont transformés un crime contre l’humanité en business. Au crime s’ajoute la préméditation sadique et le profit. La marchandisation intervient comme une ultime étape du processus de destruction des personnes. C’est le moment où les génocidaires blanchissent leurs crimes en leur donnant un prix et scellent la complicité étendue en les revendant aux élus, à ceux qui sont de l’autre côté de la barrière de la persécution.

L’échange d’argent qui ponctue les viols intervient comme une ultime étape de processus de destruction sexuelle des femmes par les hommes. C’est le moment où les hommes en tant que caste dominante blanchissent leurs crimes sexuels en leur donnant un prix ; par ce geste aussi, ils effacent les souffrances des persécutées. Ainsi, toute femme a son prix, et tout viol a un prix.

Cette focalisation sur la « marchandisation » démontre l’androcentrisme des débats. Un androcentrisme particulièrement mercantile qui traite les femmes comme des propriétés, comme non-humaines – d’où l’absence de crime sur la personne. De fait, en absence de personnes humaines, seul reste l’abus marchand !

Voir l’argent comme le signe d’une transaction et non comme une facteur aggravant d’une atteinte aux personnes, c’est adopter la vision de l’agresseur. Réduire le viol organisé en commerce est la vision mercantile des proxénètes. Réduire le viol à un service consenti est la vision des violeurs. L’ancien « elle le voulait bien » est redevenu à la mode, chez les violeurs bling-bling.

Loin d’ « acheter » « du sexe » ou de « louer un corps », les « clients » paient l’impunité d’un viol et les « proxénètes » organisent des viols de masse.

Persister à parler de commerce et de sexualité quand on aborde la prostitution, c’est adopter la version de l’agresseur. La métaphore économique a pour but politique de soigneusement contourner tous ces enjeux sexistes de la domination masculine.

Noues devons qualifier réellement le type de violence qui existe dans la prostitution contre les femmes, et donc utiliser la terminologie qui vaut pour toutes les violences politiques ciblées, visant à garder sous la terreur une population entière en en éliminant une part : crime contre l’humanité, crime planifié contre l’humanité ….

Il est fondamental de replacer la prostitution dans le cadre du viol, du crime, de la torture et du crime contre l’humanité organisé, sans quoi jamais la prostitution sera considérée comme une urgence humanitaire et politique.

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* on ne décide pas de désirer mais on décide de consentir, ce qui veut dire que, s’il est plus raisonnable d’avoir de l’argent plutôt que rien, ou de ne pas avoir mal plutôt que d’avoir mal, on va décider de consentir … mais c’est consentir sous la menace et la contrainte, c’est céder. Le consentement est une arnaque libérale du patriarcat, fait pour effacer les violences masculines sous le chapitre « négociation » ou « contrat ».

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