Quand une femme dit NON, l’agresseur s’en fout.

Les actions visibles contre les violences masculines (campagnes ou manifestations) semblent vouloir transformer l’espace public en un vaste lieu de médiation. « Allez-y mesdames, exprimez-vous : dites aux agresseurs ce que vous n’acceptez plus. Ils vous écoutent. Parlez. Dites-leur que NON, c’est NON … z’ont pas bien compris ».

Pourquoi demande-t-on aux femmes de dire NON face à leur agresseur ?

Pourquoi demande-t-on aux victimes de viol d’avoir été assez claires dans l’expression de leur refus ?

Cherche-t-on à savoir si les victimes de ratonnade ont exprimé leur refus avant d’être tabassées ?

S’imagine-t-on que d’autres, dans leur position, auraient accepté ?

Imagine-t-on que l’agresseur, entendant leur vigoureux NON, se serait arrêté ?

Pourquoi l’imagine-t-on en matière de violences par conjoint et de viol … violences politiques, ciblées, systématiques, en un mot, sexistes ?

Pour nous faire croire que la violence sexiste est techniquement la même chose qu’une relation normale.

La différence entre une relation normale et une agression est que la première peut être acceptée. Et si elle est refusée, la relation est rompue, ne pouvant se continuer sans réciprocité.

De fait, on esaie de nous faire croire que les violences sexistes relèvent de la première catégorie. La violence par conjoint serait techniquement un conflit de couple : ça dit des mots blessants de part et d’autre, ça crie de partout, des coups volent. Sauf que cette fois, madame ne pouvait que parer les coups, parfois répliquer, pour l’honneur. Ben oui, une guerre, mais unilatérale, l’autre n’avait aucune chance. Il est vrai que ça colle parfaitement avec la dynamique globale. Mais chuuut, il ne faut pas détruire les mythes de la guerre des sexes équitable et de la violence féminine.

Le viol serait techniquement une relation sexuelle, sauf que cette fois, madame ne voulait pas. Ben oui, une relation, mais à un, l’autre n’y était pas. Il est vrai que ça ressemble à la sexualité promue par et pour les hommes, extension de la masturbation. Mais chuuuut, il ne faut pas dire que la sexualité masculine a pour modèle le viol, sinon on commencerait à révéler pourquoi les institutions masculines ont tant de mal à le qualifier et à poursuivre les violeurs.

Pour nous faire croire que l’agression tient à l’attitude de la victime.

Si elles n’avaient pas accepté, si elles avaient dit assez fort son refus, si elles avaient su se défendre …. ça ne serait pas arrivé. Oui. Et si les prolétaires n’étaient pas pauvres, ils ne seraient pas exploité-e-s.

Pour nous faire croire que l’agression sexiste est affaire de co-mmu-ni-ca-tion, de dialogue.

L’agresseur énonce sa volonté (sans mentir ni omettre des détails de son agression) et la victime énonce la sienne, et à la fin d’un débat sain et posé, en cas de désaccord, c’est madame qui a le dernier mot. Si elle dit NON, c’est non. Et monsieur s’en tiendra là. Or je le rappelle, l’agression n’est pas un débat où la victime pourrait exprimer son refus.

Pour nous faire croire que les femmes ne peuvent pas être victimes.

Car ce qui caractérise une victime est d’avoir subi. Non pas d’avoir échoué dans la négociation. Non. D’avoir subi une chose non négociable, de la part de quelqu’un nullement venu pour « proposer » son agression. L’agression se caractérise par le fait d’imposer quelque chose que la victime ne veut pas. Et cette agression arrive que la victime ait exprimé son refus ou non. Or concernant les violences sexistes, il est supposé qu’à un moment ou à un autre les femmes avaient la possibilité de refuser l’agression, de dévier l’intention de l’agresseur. Elle aurait pu « réagir » au harcèlement, elle aurait pu « se défendre » mieux, elle aurait pu dire « non » … Le postulat est qu’il ne peut rien arriver aux femmes qu’elles ne veuillent pas. Il y a toujours pour elles un moment mythique où le refus était possible et où ce refus aurait stoppé la violence. En bref, elles ne peuvent pas être authentiquement agressées. En un mot, elles ne sont jamais victimes.

Pour nous faire croire que les victimes n’ont rien fait pour se défendre.

Or c’est faux. Le mythe de la femme qui était passive avant les violences est de la pure propagande masculiniste. Ce sont les violences qui rendent passive (anesthésiée, déconnectée, déréalisée, mais aussi désabusée, désespérée et lucide sur les risques de répliquer). Et même mieux. Beaucoup de victimes ne sont aucunement effacées après des années de maltraitances. C’est celles que les policiers et les magistrats n’aiment pas. Celles qui accusent voire dénigrent monsieur quand les policiers débarquent à 2 heures du matin au domicile ; celles qui ont retardé d’une nuit entière leur viol en esquivant tous les pièges d’une soirée à risque avec le copain ; celles qui pour faire lâcher monsieur qui les étrangle prennent le premier objet venu et le frappent et l’égratignent ; celles qui répondent très calmement à monsieur, qui hurle, celles qui démontent mot par mot ses sophismes et le laissent sans voix face à l’évidence de sa bêtise ou de sa mauvaise foi ; celles qui répondent aux services sociaux qui les récupèrent après trois ou quatre retours au domicile : « je ne me laisse pas faire, je lui ai toujours dit que s’il était violent avec moi, je partirais« .

Les femmes ne sont pas ces êtres masochistes qui « acceptent » la violence. Elles cèdent face à elle, comme « tout le monde » (= comme les hommes). C’est parce que la majeure partie de la brutalité sexiste est déployée à grande échelle et intégrée viscéralement à la culture que notre reddition ressemble à une acceptation voire à une participation. Les moyens de rejeter les agresseurs potentiels que sont les hommes sont inexistants. Et ce sont les agresseurs qui nomment la réalité, à travers les livres d’histoire ou les manuels de police ou de psychiatrie, et qui qualifient nos révoltes ou nos souffrances de « passivité ». C’est dans ce contexte de déni et d’impunité que la violence moins ordinaire des hommes (emprise psychologique, agression, harcèlement sexuel, viol et coups au sens pénal) pourait ressembler à une « proposition » que la victime pourrait négocier voire refuser.

Pour éviter de se demander pourquoi des agresseurs existent. Pourquoi les hommes font cela.

C’est à dire, pour éviter de dévoiler le caractère organisé, systémique et systématique des violences masculines, révéler les continuums qui lient paternité et violence par conjoint, assignation à la féminité et dressage au viol….

Pour maintenir le status quo.

Nous avons le droit de négocier les limites avec les agresseurs, leur faire savoir nos limites. Mais il nous est interdit de rompre le dialogue. Rompre la négociation en disant : « On ne négocie pas avec les agresseurs, on les éloigne de nous. Or 98% des personnes qui nous violent, nous frappent et nous tuent sont des hommes. Donc, principe de précaution, on refuse l’hétéro-propagande. Non, l’homme n’est pas l’avenir de la femme. Nous réclamons une décohabitation de masse, des mises à l’isolement, des évictions de conjoints, collègues, inconnus, médecins, policiers, patrons, etc. violents. Démontrez-nous en masse que vous ne nous voulez pas de mal, acceptez une trêve totale des violences commises par votre camp et ensuite nous négocierons les modalités de la promiscuité ». Ah non. Interdit de rêver. Il nous faut rester dans le danger. Dans la menace. Continuer à nous interdire de formuler nos doutes : Lequel de ceux qui nous entourent fait partie de ce peuple qui nous hait ? Lequel en est complice ? Lequel en profite ? Nous devons chacune contenir notre peur, nos soupçons, et nous jeter à corps perdu dans un amour enchanté pour l’Homme. Notre danger principal.

De fait, pour toute campagne de « prévention des violences », nous n’avons rien d’autre que le dialogue avec l’agresseur. Ce fatalisme pragmatique est orchestré par les institutions (ministères et culture) qui canalisent nos revendications. Elles sont là pour garantir un but patriarcal précis : nous maintenir dans le danger, c’est-à-dire dans la promiscuité avec la source majeur de violences et de mort pour nous … les hommes.

Pour nous mettre en danger.

Nous n’avons pas plus le droit de nous emparer de moyens de protection à la hauteur du danger. Quand un homme est dans une situation à risque, il prend une arme, non ? Les policiers et les militaires sont armés ? Même les hommes non menacés sont armés, par exemple les agresseurs. Alors pourquoi nous nous devrions nous contenter de « parler » ? Pourquoi nous n’aurions droit que de nous armer d’un « NON », et de n’affûter que le ton sur lequel nous allons le dire ? Parce qu’il s’agit de nous maintenir dans le danger et de nous y mantenir vulnérables. Et si possible, de canaliser tous nos efforts de libération vers des stratégies vouées à l’échec.

Car il est totalement illusoire de faire savoir aux agresseurs ce que l’on n’acceptera pas. Car ils ont les moyens matériels  de nous imposer ce que l’on n’accepte pas (pressions économique et idéologique de classe dominante qui détermine leur capacité individuelle à manipuler mentalement, brutalité et froideur sexuelles, etc.). Les victimes existent car on peut subir des choses que l’on ne veut pas. Persister à rester au contact de l’agresseur pour tenter de lui faire comprendre puis accepter notre volonté est non seulement absurde (cela nie la notion même d’agression) mais c’est surtout dangereux. Cela donne l’illusion aux victimes de maîtriser la relation, alors qu’il n’en est rien. Et cette illusion nous mène à accepter la promiscuité avec les dangers potentiels, voire à renoncer à des stratégies de protection qui ont été les nôtres à des moments de crise. On voit fleurir ces « renégociations » de la violence dans les phases de rémission avec les conjoints violents, juste après les explosions de violence. C’est une période où l’agresseur renforce son emprise en réorganisant son pouvoir et en progressant dans l’escalade de la violence. Au plan collectif, on peut voir que la clique masculine s’est largement réorganisée depuis le mouvement de libération des femmes. Cette période a été immédiatement suivie (à quelques années près) d’une explosion de violences, en particulier sexuelle (industries sexistes) et économiques (début du néolibéralisme). Aujourd’hui, les deux modèles dominants sont rétablis sans conteste : * la virilité est célébrée de manière décomplexée, depuis la militarisation et la pornographisation de nos cultures jusqu’aux « subversions » carnavalesques Queers ; * le modèle « contractualiste », basé sur la « négociation » avec l’oppresseur, a gangréné aussi nos modes de revendication. Au point que presque toutes les féministes se sont repliées sur la notion de « consentement » pour réclamer notre libération sexuelle. Face à la brutale spoliation de nos revendications par les pornogarphes, nous avons renoncé à l’idée de sexualité désirée, abandonnant aux violeurs ce peuple de femmes qui consentent sans désirer. Le consentement est une décision de raison. Le désir est un élan qui, s’il ne nous dissocie pas, s’il n’est pas post-traumatique, peut nous construire bien autrement que la raison ne le fait. Or les dominants ont tous les moyens de nous faire consentir ; face à l’oppresseur, il est toujours un moment où il est plus « raisonnable » d’abdiquer, de consentir [sous la menace, au risque de la solitude ou de la précarité, pour survivre affectivement ou économiquement, pour ne pas perdre le peu de famille que l’on a construite …]. En parallèle, le féminisme institutionnel, muselé par les ministères à coups de subventions vitales, profondément attaché à la mixité et donc colonisé par quelques agresseurs, a imposé une stratégie de persuasion amicale plutôt que de libération. Les politiques queers ont fini de saper les fondements d’un mouvement fait par les femmes, pour les femmes, ancré dans des urgences vitales. Cela a totalement neutralisé le radicalisme des années 70. De fait le séparatisme sexuel et domestique, la non-mixité des organisations, l’analyse des inégalités par le prisme de la violence masculine, physique et sexuelle, tout cela a été peu à peu discrédité et saboté.

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Stopper les violences masculines sans nous mettre en danger.

Ce n’est pas aux femmes, une par une, de dire NON à la violence masculine. Car chaque femme sait que les coups qu’elle a esquivés, une autre les prend ou les prendra. Ce n’est pas aux femmes de demander aux hommes d’entendre leur refus. Car tout dialogue, toute attente envers l’agresseur est dangereuse. Et c’est aux hommes de cesser de nous agresser.

Les actions collectives doivent  cesser d’interpeller les femmes pour qu’elles se comportent différemment (dire non, parler, etc.). Elles doivent cibler les coupables : donner les chiffres, la proportion d’agresseurs dans chaque sphère sociale où nous les rencontrons (famille, espace public, etc.) ; dévoiler leurs stratégies, simples et documentées ; prévenir les femmes sur toutes les situations à risque (famille, hétérosexualité, mise en couple, subordination professionnelle, promiscuité avec les hommes). Elles doivent réclamer des moyens de protection immédiats et efficaces : neutralisation et éviction systématique des agresseurs de la vie de la victime et des victimes potentielles ; prévention et intervention dans tous les lieux à risque (famille, école, entreprises, lieux publics, etc.) ; politique anti-raciste et anti-nationaliste (la violence par conjoint et la violence prostitutionnelle profitent sans limite de la persécution des dites « étrangères », avec ou sans papiers), etc. Elles doivent réclamer l’abolition de tous les systèmes de viol qui fleurissent en toute impunité : l’appropriation parentale des enfants, la conjugalité hétérosexuelle, les industries du viol (pornographie et toute forme de prostitution), l’exploitation des femmes par les hommes (qui génère une pression économique, base majeure de la contrainte à l’hétérosexualité et des viols au quotidien). Elles doivent autoriser l’usage de moyens de protection proportionnels au danger encouru.

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Rochefort définition de l’opprimée

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Christine Delphy, la non-mixité, une nécessité politique, 2005.

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