J’ai rencontré l’homme de ma mort.

Friday, 15 June 2012

Behind Closed Doors: Living in an Abusive Relationship,
by Angel K.

http://survivingprostitutionandaddiction.blogspot.fr/2012/06/behind-closed-doors-living-in-abusive.html

traduction personnelle, parfois libre.

La porte du foyer se referme sur une pandémie.
1 femme sur 4 frappée.
1 appel chaque minute, admet la police britannique.
570 000 par an.
Qui signalent moins de 40% des faits réels.
La récidive est la règle, et le silence qu’elle obtient.
La porte du foyer se referme sur un massacre.

La violence du conjoint, qui est n’importe quel homme.
Un Massacre.

La porte du foyer se referme sur une autre. Jamais soi. Impossible, n’est-ce pas ?
La porte du foyer se ferme sur ces mots :
VIOLENT
BATTUE
VIOLEUR
VIOLÉE
Impossibles pour soi.
Ma vie est toujours moins grave que cela, n’est-ce pas ?
Et si épuisée, apeurée, confuse.

La confusion. Méthodique, il commence toujours par là.
Progressivement, selon une escalade impalpable, il jette le trouble.
Il trouble jusqu’à ma perception du trouble.
Plus rien n’est tangible. Douleur sans réalité.
Je suis un paradoxe, je suis étrangère à tout, je ne me reconnais pas, je n’existe pas.
Les choses graves disparaissent de la réalité.
Elles emportent avec elles la trace de leur disparition et peu à peu, la mienne.
La réalité se retire d’elle-même. Je suis hantée.
Premières disparitions, prodrome du massacre.

Alors le pire peut arriver.
Et il vient.
Les mots sont morts. Nul repère alentours. Pas même moi.
J’ai cessé de parler.
Douleur sans mots.

Pourquoi t’es sortie habillée comme … comme ça ?
Tu crois que tes amies t’aiment ?
A qui tu parlais ? T’as le feu aux fesses, hein ?

Sa certitude est un marteau dans ma tête. Je doute. Je sais et je doute. Intenable. Le doute toujours l’emporte sur ma voix, puis sur ma vie. Qu’ai-je vécu ? Qui suis-je pour juger des choses que je vis ? Ces choses qui ont cessé d’habiter leur sens.
Le doute se confond avec l’oubli.
Je me tais, esquive, me replie.
Le dialogue est un tribunal d’exception. Entre moi et lui, la barre des accusées. Seule. Lui a réuni toute une cour.
Ce qui m’entoure me déserte, se désertifie, et se retourne contre moi.
Ses mots incessants dans le silence des miens, son regard qui voit tout plongé dans le trouble des miens, substituent son poison à toute chose tangible et crédible.

Tu crois que tes amies t’aiment ? Depuis quand es-tu seule ?
Son amour : d’abord possession. Maintenant pitié. Le goût de la pitié dans la bouche, mêlé au dégoût de moi … Imaginez le rien cerné par le néant, sa souffrance d’éprouver, pour toute certitude, le vertige et le rejet de lui-même.
Depuis toujours, un arrière goût du rien que je suis en moi. Depuis que je l’aime, le goût de moi flotte au fond, anéanti, de moi.
Son amour : il se déclare et me dénonce, il s’avoue et me juge, il nous félicite et me critique, il susurre et suppure.
Ce que t’es bandante quand t’es ouverte comme … comme ça. Je serais arrogante de prendre ses insultes pour des compliments, je suis folle de prendre ses insultes pour des agressions.
Sa colère est tapie entre mes moindres mots. Il s’énerve. Tellement ces jours-ci. Mais il dit que c’est ma faute, et peut-être c’est vrai. Tout ce que je suis, les détails qu’il aimait en moi, mes révoltes, mon intelligence, ma voix, chaque lambeau d’amour, jeté au visage. Ça l’agace, tout l’insupporte en moi. Je bois un peu plus.
Douleur sans fond. Parfois quand il crie, je ne suis plus là.

Alors viennent les coups.

La limite. Il faut partir, dit-on. A la première gifle.
Pourquoi partir. Douleur sans réalité.
Comment dénoncer. Douleur sans mots.
Vers où partir. Douleur sans fond.
Tu es folle. Mais je t’aime. Regarde le mal que tu me fais. Tu nous détruis. Tu ne sais pas être heureuse. Tu as besoin de moi. Tu n’es rien. Regarde, tu ne sais même pas ce que tu veux. C’est ta faute aussi, tu détruis tout ce que tu touches. T’as même pas de dignité, tu reviens toujours. Toi et moi, c’est jusqu’à la mort.
J’ai peur. De tout. Il est réel, plus réel que tout ce qui m’entoure. Et il me veut du mal. J’ai peur de tout ce que les gens prennent pour irréel : lui et ses menaces sans mots.
Je crois que j’ai besoin de lui, nulle part où fuir, car je suis devenue inhabitable.
Je reviens. J’ai peur.
Jugez-moi !
Comme il me juge, jugez-moi !
Excusez-le comme il s’excuse !

Je suis l’écume de mes jours sans fond. Je suis de l’écume les jours béants.
Rebus du sel et des fracas.
Demain j’arrête. L’alcool. Les somnifères. Demain.
Mais demain ne peut pas revenir indéfiniment pour s’échouer et couler sur des mains écartelées de douleurs. A chaque reflux, il repart plus loin, plus transparent, plus déçu de moi. Un jour il reviendra définitivement, nous venger.
Ce qui berce, l’alcool, le somnifère, demain, m’aident à tenir.
La peine que je m’inflige dément la tête vide. Elle dément que je suis folle. Elle dément que je ne suis plus là pour en souffrir, elle dément d’un trait l’indifférence et le sérieux. Boire l’horizon jusqu’à la lie, les étoiles avec, vous laisse raide morte de trop d’attentes.
Des étoiles dans les yeux. J’ai l’air folle. Lui non. Il contrôle. Il n’est pas en état d’urgence. Moi oui. Mais nulle part où espérer sinon en lui. Il va changer. Je maquille les ecchymoses. Je finis par me cacher toute entière. La honte. La peur. A la maison. Lui non. Il va où il veut, parle à qui il veut, il rencontre d’autres femmes, il aime leurs révoltes, leur intelligence, leur voix, il me le dit en rentrant. Ses étoiles dans les yeux, acérées par le froid et le vide qu’elles traversent en lui pour m’empaler.

Il s’excusait avant. Après les coups. Plus maintenant. Sa colère s’effaçait plus vite que les ecchymoses. Plus maintenant. Il n’y a que lui que je sens venir. Moi non. J’assiste à moi-même, l’esprit loin du corps, éclatés par les coups, sous la violence des mots martelés.

Seule. Terrifiée.
Digne.
Non je n’ai pas peur. Non je ne suis pas seule. Il va revenir. Le jour de demain, sa lueur dans les yeux.
Ce que vous voyez de moi n’est que le patchwork de ses mensonges et des miens qui leur résistent.

Seule. Dévastée. Chaque fibre qui me retenait à moi, chaque fil vers ce que j’aimais, il a tout détruit, sinon marqué de son ombre, méthodique. Détissée, je me suis perdue. Je ne suis plus de ce monde. Je ne suis plus de moi-même. Mes yeux me l’ont dit quand ils ont plongé leur vide dans celui du miroir. Un vide qui exprime l’épuisement, la douleur, la peur, la blessure, bien au-delà de ce qu’un être humain peut endurer. Je suis là en corps mais ma présence m’échappe, s’échappe, bien au-delà de qu’un être humain peut concevoir.

Les choses arrivent. Se passent. De plus en plus. Se passent de moi. Il sait pour moi. Il sait tout. Tout ce qui me concerne. Vous ai-je dit combien cela sème la confusion ? S’il sait mieux que moi ce que je ressens, pense, dois ressentir, dois penser, comment, à l’instant où je reprends mes esprits, ne pas encore attendre de lui qu’il confirme ma pensée, la sensation de plus en plus ténue de mon esprit ? Et il s’érige en expert. Il m’initie. Pour mon bien. Il est doux et gentil pour m’apprendre ses saloperies, puis devient méchant quand j’improvise, pour mon plaisir, il me reproche d’être frigide, de ne pas faire ce que font les « vraies femmes ». Celles-là, dans les magazines. Les vidéos. Là ! Pourquoi t’es pas foutue de faire ça ? Tu sais tu pourrais vraiment être bandante si tu voulais.
J’ai peur. De le faire. Et de ne pas le faire. J’ai dit Non. J’ai dit Non. Non.
Mais la violence veut dire deux choses : tu n’es rien, et ton refus ne l’arrêtera pas.
Il me regarde, me parle, veut mes mots, mais il n’est pas avec moi.
Il n’est pas en train de demander.
Il jubile de me voir lutter pour rester en moi-même et m’enfuir, dans un même geste.
Il savoure mes mots de peur, prodrome du massacre.

C’est blessant et dégradant. Mais ça va être pire.

Méthodique, il brise mes limites une à une. Parfois en me demandant. Parfois par surprise. Progressivement, selon une escalade impalpable, il franchit toute limite, jusqu’à me transpercer et me laisser vidée et translucide à moi-même, son ombre imprimée sur chaque fibre de mon être.
Il instille en moi un dégoût immense. Son mépris mêlé à mon dégoût. Un dégoût de soi bien au-delà de ce qu’un être humain peut ressentir. Son mépris pour moi, d’être telle qu’il me veut. Le dégoût de soi de n’avoir pas défendu mes limites. Pourquoi l’ai-je laissé faire ? Pourquoi l’ai-je aimé ? Je le sais aujourd’hui, car le colon était déjà à l’intérieur. Il ne demandait pas. Il jubilait. Il ne me rencontrait pas. Il m’avait exilée de moi-même, puis il me ramenait à lui en prétendant me ramener à ce que je suis réellement. Il me massacrait et prétendait me révéler. Le dégoût vient de ce que j’ai cru me revenir entre ses mains. Et plus il m’exilait, plus j’avais besoin de me revenir, plus il me massacrait, plus j’avais besoin d’exister.
C’est pour cela qu’il brise mes limites une à une. Méthodique. Il veut me sodomiser. Il veut utiliser des objets. Il veut me prendre en photo. Filmer. En certains points, les limites ne sont plus franchies mais rompues. Pas de retour en arrière.
Les images. Ses trophées. Son pouvoir: désormais il pourra m’humilier publiquement. Désormais il a la preuve de ce que je suis. Désormais il peut tout faire.

Maintenant il ramène d’autres personnes.

Ses « amis ».
Son dealer.
Et ses « amis ».
T’es gentille avec eux, hein ?
J’ai appris ce que ça voulait dire.
J’ai appris aussi à ne plus m’enfuir, je veux dire de manière à me sauver et non plus le subir, je veux dire physiquement. La dernière fois, il m’a rattrapée. La dernière. Il me l’a juré sur ma tête. Sinon il finirait le travail. De toute façon, il a l’argent. Et les clés de la maison. Et l’alcool et les somnifères. Et j’ai de telles séquelles des traumatismes que mon esprit est poreux : trous de mémoire, histoire et identité éclatées, failles qu’il connaît parfaitement pour les avoir creusées et utilisées des centaines de fois. Manipulable. Oui. Autant que l’est parfois un corps que la vie quitte à peine : parfois je ne peux pas bouger, parfois je ne peux pas parler, parfois il crie mais il n’y a plus personne ici.

Faire des choix utiles ? Penser clairement ?

Les souvenirs sont brisés, tous fracturés. Au mieux oubliés.
Rien n’est certain. Demain encore moins.
L’esprit peut cicatriser, le corps peut cicatriser. Jusqu’à ne plus pouvoir.
Syncopes. Douleur à la poitrine. Douleurs au poignet. Douleur aux jambes. Douleurs au ventre. Règles hémorragiques. Malaises, entailles, ecchymoses, les yeux tellement enflés que je ne peux pas voir pendant un temps, et ne reverrai jamais comme avant. Traumatismes crâniens. Les somnifères et l’alcool aident à oublier. Les traumatismes crâniens aussi. Il me saigne de moi-même. Je suis étendue la nuit, veillant de peur de ne pas me réveiller, regardant posé, au pied du lit le ceinturon, qui se rappelle à moi.

S’il me laisse manger, je mange. Il contrôle tout. La moindre initiative m’est interdite.
Si je fais plaisir à ses “amis”, peut-être ne me frappera-t-il pas. Pas ce soir au moins.
Je souffre sans cesse, à cause des coups, à cause des viols. Je souffre en moi, en moi, comprenez bien : en des profondeurs tapies bien au-delà de ce qu’un être humain peut habiter.

La porte du foyer s’est refermée sur un autre mot :
PROXÉNÈTE
Impossible. Pas lui.
Ce mot me viendra bien plus tard. Même encore aujourd’hui, il est difficile à dire. Trop réel, trop douloureusement réel. A la place, je pense en couleurs et en nombres, en rimes et en lettres. Tout pour ne plus laisser la réalité me pénétrer. Quelque part où être en sécurité. J’en ai besoin, comme vous. Mais où ? Nulle part. Je m’y retire chaque fois que je peux. Chaque fois que la réalité ne me ramène pas brutalement à elle. A moi. A lui.

Un jour, miracle, je parviens à m’échapper. Je veux dire physiquement.

La fin de tout ça ? non
Le début, encore, du pire.

J’essaie d’agir normalement, mais je ne sais plus comment. Des années à tenter de survivre, non à vivre, ont laissé de lourdes séquelles post-traumatiques : confusion, confusion des relations, des sentiments, des gens, du temps … le passé est plus réel, plus vivace, que le présent … le présent est taillé en pièces par des flashbacks, le passé surgit en déchirant la surface de la réalité, un rien déclenche le massacre. Il jette dans la confusion, la désorientation et la solitude. Même au milieu des gens. Même parmi eux. Même auprès d’eux. La solitude qui tranche. Bien au-delà de ce qu’un être humain peut dévisager.

Peur d’en parler. Peur de la conspiration des oreilles bouchées. Je sais que les gens vont voir dans mes paroles les preuves de mon esprit malade et non les preuves de son massacre.

Le déni nous garde en vie quand on ne peut fuir le massacre.
Aujourd’hui les choses mortes reviennent. Douloureusement réelles.
Je me retisse à partir d’éclats tranchants, je reconstitue l’étoffe de la réalité et du temps par autogreffes d’absolus incompatibles.
Tout me rattrape mais je reste insaisissable. Ce qui me submerge creuse et reverse en soi le vide.

Lui vit toujours. Heureux. Il vit encore et toujours. D’une autre. Heureusement. Je sais le poids de ce mot. Son poids de sang. Mais c’est uniquement pour cela qu’il ne m’a pas rattrapée, cette fois.

Ma conscience est de nuit comme de jour. Cauchemars. Flashbacks. Sensations. Sueurs froides. Sueurs brûlantes. Nausées. Pleurs hémorragiques. Le plus souvent taris. Tout recommence. Ad nauseam.

Mon corps n’est qu’une cicatrice, je le fuis, il me rappelle constamment ce qu’on lui a fait, là où j’ai été incarcérée.
Je porte mes cicatrices à fleur de peau. L’effleurement des êtres, mon propre souffle même, me sont parfois insupportables. Je n’ai plus confiance. Cette confiance fondamentale grâce à laquelle on ose le pas suivant qui rétablira l’équilibre, par laquelle on marche en pariant sur la permanence du sol plutôt que se laisser tomber, sans espoir.

L’étoffe des choses fait des plis, et l’infini s’y insinue, l’infini doute, l’infinie douleur d’avoir perdu plus qu’aucun être humain ne peut receler.
Le voile de la réalité se déchire, j’aperçois ce qui aurait pu advenir, ce qui aurait dû être, et, brutal, douloureusement réel, m’apparaît le contraste avec ce que cela a été vraiment.
J’ai vu des choses que je ne voulais pas voir, bien au-delà de ce qu’un être humain peut regarder. J’ai traversé des choses qui rendent les mots redondants ; aujourd’hui encore, elles écrasent tout et se surimposent à tout instant, elles sont l’immédiateté même. J’ai essayé d’enterrer ces images, partout : dans les trous blancs de ma mémoire, dans mes absences, dans les trous noirs de l’alcool. Mais elles sont revenues. Nausées. J’ai des ecchymoses dans les yeux.

Ça été moi. Mais ça aurait pu tout aussi bien être vous.

La porte du foyer se referme sur une pandémie.
1 femme sur 4 frappée.
La récidive est la règle, et le silence qu’elle obtient.
Deux femmes par semaine meurent sous les coups de leur conjoint.

La porte du foyer se referme sur un massacre.

La violence du conjoint, qui est n’importe quel homme.
Un massacre.

Battue. Violée. Pornographiée. Prostituée.
Méthodique, il brise les limites. Les prodromes sont nombreux.
Tous prodromes de l’anéantissement.

Nous devons sortir les criminels de l’ombre et du silence dans lesquels ils prospèrent.

Nous devons les sortir du silence de la loi, de la police, des institutions ayant les moyens matériels d’arrêter le massacre.
Nous devons les sortir de l’ombre du foyer, première institution de l’impunité des hommes.

Ça a été moi. C’est probablement toi. Car nous sommes un peuple entier dans leur ombre.

Nous devons les stopper.
Non plus seulement soigner quelques survivantes et laisser la majorité dans l’ombre, et toutes les femmes dans le risque de leur ombre.

Nous devons les stopper.

Ce contenu a été publié dans couple, crime contre l'humanité, féminisme, industries, masculinité, viol, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à J’ai rencontré l’homme de ma mort.

  1. Karmarad dit :

    Extraordinaire en anglais aussi, mais il faut faire meilleur la traduction. Vous parlez comme une poete et nous nous sentons votre douleur. Merci. Y.. quittez vite ce batarde.

    Une amie americaine

  2. sixtine dit :

    C’est si juste, si beau aussi, même dans l’horreur, que les mots m’en manquent.
    C’est terrifiant de justesse et de beauté.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *