Leur domination : pour eux, un sport comme un autre.

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Voici un article mainstream, qui se veut dénonciateur mais, par son angle d’analyse (prostitution = travail) et ses euphémismes, révèle combien l’idéologie réglementariste a infiltré tous les discours sociaux (univeristé, médias, cinéma, militance).

Quelques éléments d’analyse [j’ai surligné dans le texte en jaune les éléments sexistes, en gris les faits réels].

Les faits réels :

 « Nous les testons une quinzaine de jours durant, nous devons être prêts pour l’Euro », glisse Sacha.

⤨ Rappelons que cette froideur instrumentale s’applique à l’organisation d’actes parmi les plus intrusifs qui existent pour un humain : le voyeurisme, la pénétration.

« Travailler durant l’euro sera très difficile, les gens seront ivres, les supporters déçus ou tout excités. ».

⤨ Rappelons qu’un homme déçu veut se venger, et qu’un homme excité ne tolère aucun refus.

 « On va garder les filles qui présentent bien et virer celles qui ne passent pas le ‘face control’. Il faut recruter des filles plus jeunes, plus belles ». […] Selon les statistiques de l’ONG Aids alliance, le pays compterait plus de 100 000 prostituées, dont 50% de moins de 20 ans.

⤨ Plus jeunes que moins de 20 ans, ça va jusqu’où ?

 « J’entrerai peut-être un jour ou l’autre à l’université, j’ai toujours voulu devenir juriste. Mais depuis quelques temps, j’étudie aussi la possibilité d’ouvrir un établissement similaire à celui où je travaille. Pour cela, il me faut des contacts, beaucoup de contacts… ».

⤨ Avis aux adeptes du « libre choix de se prostituer » : on peut s’engager sur un chemin croyant qu’il mène à notre but mais être brisée par le chemin, au point de ne pouvoir le finir, au point de s’arrêter au milieu. La conscience, même éclairée, n’est pas toute puissante, ni sur soi ni sur le réel : aucun humain ne peut prédire tout ce qui le brisera ni esquiver les violences structurelles.

 « Autour de ce café, dans le centre de Kiev, je connais trois bordels qui fonctionnent depuis 5 ans. La police le sait, mais personne ne fait rien », explique Ina Shevchenko, membre de l’organisation féministe Femen. […] « Nous donnons 20 ou 30 euros par mois pour le ‘service du toit’, pour payer la police », explique Alyona, « de cette façon, ils nous protègent et nous n’avons plus à coucher gratuitement avec les policiers le samedi, comme c’était autrefois le cas ».

⤨ Les policiers, de violeurs sont devenus proxénètes – sans garantie qu’ils ne violent pas …..

« Les policiers nous ont séparé et nous ont tabassé, ils ont menacé de mettre de la drogue dans mon sac, ils voulaient me faire avouer que j’étais une maquerelle », raconte Natalia, « notre souteneur devait avoir des problèmes avec eux ».

« toutes les informations que nous obtenons confirment une augmentation des violences policières dans les quatre villes qui accueilleront des matchs ».

⤨ La violence masculine procède par rabattage : les uns matraquent pendant que les autres ramassent les fuyardes. Ces méthodes globales se repèrent au plan local : violence par conjoint, par inconnu, par connaissance, par policier, etc. organisent un véritable climat de terreur qui pousse les femmes vers n’importe quel homme qui présenterait un infime gage de non-agression (sourire, attention, voire indifférence ou conscience professionnelle).

« Les prostituées viennent souvent de milieux défavorisées, elles n’ont pas fait d’étude et ne connaissent pas leurs droits, ni comment se défendre après des agressions », continue Nataliya Kanarskaya, « elles sont soumises au bon vouloir des souteneurs et des policiers ».

⤨ ben oui.

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Les propos sexistes

Euphémismes & expressions réglementaristes.

« tourisme sexuel ; les filles sont déjà au travail. Sacha, l’administratrice du club. Ce sera la débauche et le chaos. Sacha sert aujourd’hui d’intermédiaire. Des femmes vont venir de la campagne pour vendre leur corps ; Alyona travaille dans un appartement qu’elle partage avec cinq autres filles ; maquerelle ; deux clients par nuit ; souteneurs ; travaille ; les négociations avec les forces de l’ordre ; souteneuse ; coucher gratuitement ; Venus de province pour vendre leurs corps ; l’appartement où elles travaillaient ; souteneur. »

⤨ « Intermédiaire », « souteneur » se dit proxénète dans le code pénal. Ces criminels (aucun n’a jamais violé) ne « soutiennent » rien ni personne, ils sont de purs parasites, ils ne « protègent » pas les femmes, ou alors comme le conjoint violent qui soustrait sa femme aux assauts des autres hommes autant pour la contrôler que pour se réserver le droit de la maltraiter. Les « négociations » avec des violeurs (ici les policiers) se nomment « contrainte » dans le code pénal et mènent, non à un « arrangement » ou une « transaction » mais … au viol.

⤨ Tous les dérivés de « sexe » devraient être interdits pour décrire ce qu’est la prostitution. Parler de sexualité et de plaisir révèle une chose : le sujet de l’énonciation est l’homme, prostitueur ou proxénète, car lui seul expérimente l’acte prostitutionnel comme excitant, désirable et procurant du plaisir. Du point de vue de la femme, il s’agit d’invasions sexuelles non désirées, au mieux consentis. Certes ceci est une définition de la sexualité mais elle n’est réservée qu’aux femmes et témoigne du continuum de violence dans lequel s’inscrit la « sexualité » patriarcale.

⤨ Le champ sémantique du « travail » devrait aussi être interdit : « administratrice, intermédiaire, client, travailler, négocier, vendre, patron, etc. », purs mensonges. Aucun « métier » n’implique pour la « travailleuse » de tels risques : « 70% des femmes dans la prostitution à San Francisco, Californie, ont été violées (Silbert & Pines, 1982). Une étude à Portland, dans l’Oregon, a montré que les femmes prostituées étaient violée en moyenne une fois par semaine (Hunter, 1994). 85% des femmes à Minneapolis, Minnesota, ont été violée dans la prostitution (Parriott, 1994). 94% de celles qui exercent dans la prostitution de rue ont subi une agression sexuelle, 75% ont été violées par un ou plusieurs proxénètes (Miller, 1995). Aux Pays Bas, où la prostitution est légale, 60% des femmes prostituées ont subi des agressions physiques ; 70% ont subi des menaces verbales d’agressions ; 40% ont subi de la violence sexuelle » [Melissa Farley & alii., 2003]. Dans quel métier oblige-t-on les travailleurs à revenir à un poste qui a causé la mort de l’employé précédent dans la journée ? C’est ce qui arrive aux femmes en prostitution : chacune sait que ça peut être leur tour, un viol, un meurtre, car c’est arrivé il y a quelques heures à une autre, ici-même. Quel employé est jeté dans un métier à risque vital (agression grave voire mortelle) sans être armé et sans être protégé par la loi si jamais il blesse ou tue son agresseur ? Personne. Même les CRS, pourtant surentraînés, sont armés jusqu’aux dents et ont le droit de tirer s’ils se sentent en danger.

Point de vue situé :

« Fin d’après-midi pluvieuse sur Kiev. Dans la cave d’un club de strip-tease du quartier de Podol, deux femmes s’enroulent autour d’une barre de métal. »

⤨ On l’a dit, le champ sémantique de la sexualité trahit la vision dominante du préjudice subi par les femmes dans la prostitution. Ici, le trait est encore plus net : l’article est écrit du point de vue du prostitueur qui assiste à du Lap Dance. Il ne peut qu’être sexiste.

Raisonnement réglementariste :

« Dans un pays où le salaire moyen ne dépasse pas 200 euros, et où le coût de la vie est relativement élevé, l’argument économique est souvent la raison principale qui pousse les femmes à se prostituer.

« L’argent, c’est ce qui a décidé Alyona à faire le pas.

« J’ai vu que je pouvais gagner beaucoup d’argent ». « Je fais cela pour pouvoir m’acheter un appartement » explique-t-elle. »

⤨ Le mythe de la prostitution qui paie …. Pour les femmes !!

⤨ En aucun cas la pauvreté n’explique le recours à la prostitution pour les femmes. Sinon pourquoi les hommes ne se prostituent pas quand ils sont pauvres ? Certes ils ont des filets de sécurité que nous n’avons pas. En France, pas le bac ? Les filières du bâtiment et de l’automobile te tendent les bras. Juste le bac ? Ces mêmes filières t’assurent une ascension et un salaire en fin de carrière que peu de femmes, même diplômées BAC + 5, peuvent espérer. Ton CAP filière bonhomme vaut plus que tous les BAC + 3 féminins … Mais la raison n’est pas là. Car quand on voit quels hommes sont prostitués, on se rend compte qu’ils sont tous féminisés (gays « passifs » selon la terminologie viriliste, et transexuels féminisés) et que, en tant que tels, la majorité a subi des violences sexuelles (verbales ou physiques).

En fait, les violences sexuelles sont au centre de la vie des femmes prostituées :

Ø  elles déterminent leur entrée dans la prostitution, parfois directement : «De 55% à 90% des personnes prostituées témoignent d’agression sexuelles dans leur enfance (James & Meyerding, 1977; Silbert & Pines, 1981; Harlan et al., 1981; Silbert & Pines, 1983; Bagley & Young, 1987; Simons & Whitbeck, 1991; Belton, 1992; Farley & Barkan, 1998). Silbert & Pines (1981, 1983) soulignent que 70% de leur interviewées disent que les agressions sexuelles dans leur enfance ont eu une influence dans leur entrée dans la prostitution. » [Melissa Farley & alii., 2003]).

Ø  Elles caractérisent la prostitution et empêchent d’en sortir.

Ø  Etant pandémiques en dehors de la prostitution, elles justifient aux yeux des femmes l’existence même de la prostitution : les mythes des « besoins sexuels des hommes » ou des « femmes coincées qui refusent certains actes » ou le fataliste « quitte à être un objet pour les hommes autant leur faire payer » n’existent qu’en raison du niveau vertigineux de violence qui caractérise la sexualité masculine.

« Sacha sert aujourd’hui d’intermédiaire si le client le demande, si la fille accepte. Des femmes vont venir de la campagne pour vendre leur corps ; les femmes qui se prostituent. »

⤨ Les réglementaristes analysent toute contrainte comme une question à choix multiples, et remplacent tout passif par un actif pour célébrer une magique « agency ». L’oppression n’est dès lors que la rencontre équitable entre une proposition et un consentement, une négociation entre volonté de dominer et acceptation de « se soumettre ». L’oppression sexiste c’est l’homme propose, la femme dispose.

« coucher gratuitement »

⤨ Voici la seule « faute » inacceptable qu’admettent les réglementaristes. Pourquoi ? Car dans cet univers tout marchand, la prostitution établit cette équation : si c’est payé c’est légal. Elle blanchit par l’argent toute violence jugée sexuelle par l’homme qui détient l’argent. Etablir à un plan aussi global qu’est celui de la prostitution l’équation : payer c’est pas violer, attaque directement la reconnaissance sociale du viol. Etablir que le viol est soluble dans l’argent, c’est démontrer qu’il n’est pas un crime car il est légal, mais c’est aussi démontrer qu’il n’est pas grave pour les femmes (ou qu’elles s’en accommodent très bien) puisqu’il suffit de les payer pour qu’elles l’accepte. Au delà de la haine que déclenche le stigmate de « vénale » et profiteuse qui se plaint à tort, c’est le sadisme qui est exacerbé, le sadisme pur envers celle qui par nature est faite pour l’abus et la violation. Enfin, le crime devient délit car la seule définition du viol est : « ne pas payer », un vol donc. Voilà le pouvoir magique que la prostitution confère à l’argent.

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⤨ Dire que les femmes en prostitution sont des marchandises, des objets consommables et jetables, ou dire qu’elles sont « testées », qu’elles « vendent des services sexuels » ou « vendent leur corps », c’est user de métaphore anti-capitaliste, et occulter la gravité des faits. Cette métaphore est triplement mensongère. D’abord elle occulte totalement les violences sexuelles. « Tester » une femme ou « l’acheter » signifie lui imposer des actes sexuels non désirés : donc l’agresser ou la violer. Ensuite, cette métaphore envisage l’humain comme pouvant être séparé de son corps ; on parle du « corps des femmes », vendu, acheté, utilisé. Pourquoi  une telle dissociation ? car une étape de la chosification n’est jamais critiquée : on prend pour acquis que femme est réductible à corps, et que l’être qu’est la femme existe loin d’elle-même, hors de son corps. Ce raisonnement est sexiste car seules les femmes sont désignées, pensées, perçues, traitées comme des « corps » ; notre statut d’être inanimé ou de cadavre à prendre est au centre de ce raisonnement. Enfin, avec cette métaphore, on fait comme si la marchandisation (violence extrême pour un humain, au cœur des systèmes d’esclavage, de dot et de filiation) avait sur l’humain le même impact qu’elle a sur un objet. Là encore un postulat sexiste indiscuté : femme = objet, à céder d’homme à homme ou à consommer. Or :

Ø  Ce qui caractérise la prostitution des femmes n’est pas leur marchandisation mais leur déshumanisation. Une déshumanisation spécifique : c’est parce qu’elle est femme qu’elle est ravalée à un bout de corps (le sexe), et formatée pour correspondre aux usages dominants d’un autre (un homme).

Ø  Ce qui caractérise la « relation » prostitutionnelle n’est pas l’argent mais la violence sexuelle. Une violence sexuelle paradigmatique de notre oppression : un homme réduit notre désir au consentement, lequel est absolu (donné une fois, quoi qu’il arrive avant ou après) et n’admet aucun vice de forme (aucune pression ne vicie ce consentement magique, ni inégalité des parties ni vol ni mensonge ni contrainte ni surprise ni violence ni menace ni objet illicite [viol]).

Voir la prostitution comme une violence sexiste permet de sortir des tautologies et euphémismes de la métaphore économique. Cela permet de comprendre combien la prostitution est au cœur de la vie de toutes les femmes : elle est le moteur matériel (physique, économique et idéologique) de notre déshumanisation, qui a pour conséquences la destruction sans limites, par l’exploitation et la violence sexuelle masculine.

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1 réponse à Leur domination : pour eux, un sport comme un autre.

  1. Antisexisme dit :

    Merci de cette analyse très intéressante !

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