Leur haine n’a rien de personnel, disent-ils. Ou comment les dominants construisent l’objectivité pour nous imposer leur réalité

Les pornographes nous l’assurent : leurs films sont objectifs … « Réaliste, amateur, cru« , tous leurs mots n’affirment qu’une chose : ils filment le réel, ils l’enregistrent comme l’oeil absolu et objectif du scientifique. Si nous nous opposons à ce réel, en disant qu’il est issu d’un point de vue (masculin) et qu’il n’est nullement désintéressé (il vise à dominer et terroriser les femmes), ils nous répondent : « Vous déniez la réalité« .

Les proxénètes nous l’assurent, leur propagande est ancrée dans la réalité : témoignages de femmes prostituées épanouies par leur travail en miettes et leur sexualité servile, création de syndicats indignés par les conditions de vie et de migration, par la censure qui menace la liberté sexuelle … Leur message publicitaire est clair : leur industrie multimilliardaire d’utilité publique est mise au service des femmes en recherche d’emploi et de plaisir sexuel. Face à toute contestation anti-sexiste et anti-capitaliste, ils assènent : « Vous déniez la réalité du marché du travail et de la migration pour les femmes, vous déniez la réalité de la sexualité féminine (servile , prompte à la simulation et à la vénalité) et de la sexualité masculine (impérieuse, autistique, prompte à l’utilisation d’autrui) ».

Déjà en leur temps, face aux féministes qui osaient démontrer que leur « différence » des sexes n’était pas neutre et objective mais brutalement misogyne, les psychanalystes, juchés sur le socle de la Réalité Objective, assénaient : « Vous déniez la réalité de la différence des sexes« . De même, pornophiles et proxénètes nous martèlent : « Vous déniez la réalité de la violence sexuelle« .

L’enjeu de « l’objectivité » ainsi instrumentalisée étant la réalité, la menace agitée par les garants de cette Raison est donc de taille : folie incompatbile avec la crédibilité, passion incompatible avec la raison !

Les agresseurs nous l’assurent : « il ne s’est rien passé » … rien ? rien de ce que nous leur reprochons, rien de ce que nous avons perçu (acte froid et calculé, acte violent, acte méprisant, parole humiliante). Au contraire, ils nous l’assurent, de toute leur bonne foi mise au service de la Vérité-même-si-elle-fait-mal-à-entendre  : « Tu te fais des idées, je n’ai pas voulu faire ça, tu te trompes, tu as mal interprété ».  Mal interprété un douleur vécue ? De quelle objectivité se réclame un homme qui dénie à autrui la capacité de savoir le mal qu’elle ressent, et de comprendre ce qui l’a blessée ? Il se réclame de l’objectivité folle de celui qui réécrit l’histoire pour effacer ses actes coupables. Il nie l’impact de ses actes et manipule la conscience de l’autre pour que son déni de réalité devienne réalité commune.

Face à la femme qui insiste, il l’accusera de ce dont il est coupable. La sentence tombe : « Elle est folle« , prend-il à témoin le moindre passant ou magistrat, horrifié, les yeux candides révulsés … « Tu ne sais pas ce que tu dis ! », tente-t-il de nous convaincre, avec un aplomb manipulateur.

Qui dira les ravages qu’ont l’égocentrisme absolu et le cynisme pragmatique des dominants sur l’objectivité et sur la réalité qu’ils imposent aux subalternes ?

D’autant que les dominants ne sont jamais en reste pour retirer le tapis de la réalité sous les pieds des subalternes. A une époque où les femmes parvenaient, par le rapport de force établi, à rendre objectives leurs souffrances (minorité légale détruite entre les années 1910 et 1970; autorité absolue du père et du conjoint effritée jusqu’en 1970; campagnes d’ampleur contre les violences sexuelles dans le mariage ou dans la prostitution depuis la fin du XIXè siècle), les hommes ont inventé le « surréalisme » et le « postmodernisme ». Ainsi, à mesure que nous disions : « Ouvrez les yeux, nos souffrances sont réelles, leurs bénéfices sont colossaux« , ils ont inventé : « Rien ne peut être réel, ce que vous voyez n’est qu’acte de langage, ce que vous dites n’est que discours« . Et à mesure qu’ils démontraient leur pouvoir de déréaliser les mots et les choses, ils imposaient toujours plus leur réalité d’illusionniste aux subalternes.

Bibliographie.

Pour finir, je vous laisse une petit bibliographie … elle permet de dénoncer la réquisition virile de l’objectivité, orchestrée à tous les niveaux : du savant qui déréalise ses actes en déniant l’ancrage dans le réel (politique, social et personnel) qu’ont ses théories et ses recherches ….  au petit copain qui nous déréalise et nous dépersonnalise au quotidien – par exemple, dès qu’il arrive quelque chose, une boîte qui résiste à s’ouvrir, un ordi qui rame, un bruit dans la rue, une personne qui nous parle, etc. il se sent le devoir de voler au secours de notre entendement et de notre perception et de nous « expliquer » ce que nous avons vu, entendu ou compris. Dans cet effort pour nous ramener à la Raison, il manque rarement de nous « expliquer » aussi pourquoi nous sommes incapables d’y parvenir sans lui (« laisse, c’est trop dur pour toi », « ah vraiment, les femmes sont pas douées en informatique », « t’es vraiment naïve, tu n’as pas vu qu’il disait ça pour … »).

DWORKIN, Andrea : « Le pouvoir », in Pouvoir et violence sexiste, 2007.

MACKINNON, Catharine, « Féminisme, marxisme et postmodernisme », in Les rapports sociaux de sexe, Actuel Marx, 30, 2001, pp. 131-152.

MACKINNON, Catharine, Le féminisme Irréductible, discours sur la vie et sur la loi. 2005(1987).

Colette Guillaumin, Femmes et théorie de la société – Remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées, 1981

Christine Delphy Un féminisme matérialiste est possible, 1982

Christine Delphy The Invention of French Feminism – An Essential Move

Stevi Jackson Why a Materialist Feminism is (still) possible

Catharine MacKinnon, not a moral issue

Catharine MacKinnon Points Against Postmodernism

Catharine MacKinnon Feminism, Marxism, Method, and the State, An Agenda for Theory

Catharine MacKinnon Feminism Marxism Method, and the State, toward feminist jurisprudence

Nancy Hartsock, Minority theories

Nancy Hartsock Postmodernism and Political Change Issues for Feminist Theory

Nancy Hartsock, Heidi Hartmann & col. Bringing Together Feminist Theory and Practice

Patricia Hill Collins learning from the Outsider within

Helen Longino & Kathleen Lennon, Feminist Epistemology as a Local Epistemology

Helen Longino, feminist epistemology as a local epistemology

Helen Longino Taking gender seriously in philosophy of science

Helen Longino Evidence & hypothesis, an analysis of evidential relations

Elizabeth Anderson, How Not to Criticize Feminist Epistemology

Feminist Perspectives on Feminist Epistemology and Philosophy of Science

Feminist Perspectives on Sex Markets, debate Mackinnon, Dworkin, Longino, etc

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