Pourquoi demande-t-on aux victimes de parler plutôt qu’aux coupables d’arrêter ?

Il n’existe que de très rares ilôts magiques où les victimes de violences sexistes sont vraiment écoutées en France !

 

 

 

 

Or les autorités ne cessent de baser leurs campagnes de prévention sur une injonction adressée aux victimes : « Parlez ! ».

Le slogan de la Campagne nationale contre les violences conjugales 2006 ?

 Stop violences. Agir c’est le dire

Le slogan de la campagne 2006 contre le viol ?

En cas de violence, brisez le silence !

Deux sous-entendus : 1) la violence conjugale, processus long, ne perdure qu’à la faveur de la complicité de madame. 2) le viol, phénomène ponctuel faisant irruption dans une vie charmante, peut être repéré immédiatement et la violence, stopée dès que dénoncée.

Le slogan de la Campagne triennale 2008-2010 sur l’ensemble des violences faites aux femmes ?

FEMMES : Ne laissez pas la violence s’installer, réagissez

Le visuel qui l’accompagnait :

La plaquette s’adresse à trois protagonistes (la victime, le coupable, le témoin) avec un même message : « Réagissez » …  comme si la femme battue, l’homme violent et le témoin avaient le même statut face aux violences, la même responsabilité pénale et la même capacité d’action !
La même injonction « Réagissez » faite à la victime et à l’agresseur reconduit directement les intérêts de l’agresseur :
Femmes : « Ne laissez pas la violence s’installer. Réagissez ». > La femme est directement accusée de complicité : c’est elle qui laisserait s’installer les délits et crimes qui la brisent ! Or c’est précisément ce que fait son agresseur : il lui répète qu’elle ne fait rien pour changer les choses, qu’elle se laisse faire, etc.  Les agresseurs martèlent aux victimes qu’elles sont complices des violences qu’elles subissent – la complicité pour les victimes de violences sexistes commençant dès leur silence face à la violence !
« Battre sa femme est un acte puni par la loi. Réagissez ». > Nulle inquiétude à avoir ! Les hommes violents, qui savent que battre « sa » femme est officiellement illégal, ont déjà réagi !  Pour contourner la loi ! Ils s’organisent : ils se sont rabattus sur des méthodes non poursuivies – violences psychologiques et verbales, chantage économique et aux enfants. Or ces violences sont les plus destructrices car elles brisent la capacité de fuite en détruisant la conscience de soi et la conscience objective. Frappes chirurgicales, elles offrent ensuite à tout homme le loisir de retourner les séquelles (multiples retours au domicile, silence, amnésie, confusion, attachement traumatique) contre la victime pour la discréditer à ses propres yeux et aux yeux des services sociaux. Impunies et instrumentalisées contre les victimes, ces violences peuvent donc durer des années. Que le Ministère se rassure : les hommes violents ont réagi, en utilisant des méthodes qui leur garantissent le silence des victimes. Réaction ingénieuse dans un système de poursuites fondé sur la plainte de la victime. Car ce silence, les autorités vont le retourner contre les victimes : « Meûûh, pourquoi vous n’avez pas parlé si c’était si grave ? Désolés, on ne peut rien faire si vous ne parlez pas ! ».
« Vous êtes témoin ? Réagissez ». La figure du témoin est incarnée par l’enfant de 2 ans qui assiste aux violences de son père contre sa mère. Or l’enfant n’est pas témoin, il est victime de la violence de son père : il souffre de stress post-traumatique, car il subit directement les violences (tension, discours de mépris et de haine, assister à des violences physiques sur une personne que l’on aime), car la seule personne ressource qui lui restait, sa mère, est détruite sous ses yeux (cela l’insécurise énormément) et enfin car son père le jette dans l’impuissance voire la culpabilité, par ses actes ou par ses mots. Donner à l’enfant statut de témoin, c’est précisément ce que fait le père : « Tu vois ce que ta mère est …  a fait …. »,  dit-il pour instaurer la complicité qui verrouille le secret, dévaloriser la victime et retourner la culpabilité. Les injonctions paradoxales à parler sont déjà une arme de l’agresseur : « Si tu parles, c’est elle qui prendra … Tu n’as rien fait, tu dis rien, alors t’es d’accord avec moi ?! ».
Enfin, les messages somment témoin et victime de réagir en les interpellant : « Ne laissez pas le silence s’installer … Vous êtes témoin … ».  Mais vis à vis du seul coupable, le propos est impersonnel : « Battre sa femme est un acte puni par la loi« .

=> En un triptyque, deux victimes accusées par les procédés utilisés par l’agresseur, et le coupable n’est pas interpellé.

Campagne 2007 & 2011 contre les violences conjugales ?

« Violences conjugales,

parlez-en avant de ne plus pouvoir le faire, appelez le 3919″.

violences_conjugales_3919

Malin ! Leur mari les menace de mort si elles parlent et ……. le Ministère les menace de mort si elles ne parlent pas !

En lisant ces slogans de campagnes, j’ai la désagréable impression que l’on prend les victimes de violences sexistes pour des toxico que l’on essaie de faire décrocher !
« Stoppez le cycle infernal, arrêtez de vous autodétruire, disent-ils, il y a des lieux pour vous aider si vous faites le premier pas« .

campagne mettez fin au cycle de violence
A lire ce « Mettons fin au cycle de violence », sans jamais voir apparaître le visage d’un agresseur, ni même les nommer (ils sont respectueusement appelés « Auteurs » de violence !), on est invitée à croire que chacune a la même responsabilité face à la fin des violences.

Or qui doit arrêter ? l’agresseur : première cible de l’action. Qui peut aider ? Ceux qui ont les moyens matériels d’intervenir, stopper et sanctionner la violence puis soigner les victimes. Deuxième cible : les ministère, police et gendarmerie, magistrats, assistants sociaux, psy, etc..

Qui instaure le « cycle de violence » ? Selon une masse impressionnante d’intervenants sociaux, ce sont l’homme et la femme, pris « ensemble » dans leur « dynamique de couple »  ! Or c’est faux. Le cycle de violence a deux acteurs : 1) l’agresseur, qui a une stratégie très claire, analysée par le CFCV, en 5 étapes. 2) le système social agresseur, qui fournit clé en main toute la panoplie du parfait agresseur à tout homme (les lois qui les protègent et noues abandonnent à eux, les matraquages idéologiques qui les confortent et noues insultent, etc.).

En fait, la violence contre des personnes devrait mobiliser la responsabilité citoyenne collective (assistance à personne en danger) et des obligations professionnelles d’assitance, de protection et de neutralisation des coupables (par la police, les services sociaux, etc.). Or ces slogans font croire que l’abandon social que vivent les victimes de violences masculines est normal, qu’il est normal que la machine sociale ne se mette en marche (très poussivement) que si madame se sauve elle-même d’abord, en « parlant », c’est à dire en prouvant elle-même qu’elle est victime (en portant plainte [1ère preuve], en mendiant un certificat, uniquement estampillé UCMJ [2è preuve], en répondant sans trop d’affects mais sans froideur à l’interrogatoire souvent à charge des policiers, etc.). Face à ces campagnes pour « faire parler les victimes », on se croirait moins dans une société solidaire qu’au confessionnal : « Parle, ma fille, et tu seras sauvée …. Aide-toi et les voix impénétrables du droit commun se prononceront peut-être en ta faveur« .

Pourquoi ces aberrations ? Un fatalisme complice est de mise : « ben elle nous a pas dit que nous lui devions assistance à personne en danger ! », se désespèrent-ils ….

Les autorités (patriarcales) préfèrent responsabiliser les victimes plutôt que stoper les coupables et responsabiliser (en formant et sanctionnant) les services sensés nous protéger et nous soutenir ! Pourquoi ? Car partout, au foyer ou au gouvernement, des agresseurs sévissent et édictent les proverbes et dictons de la réalité !

**

*

Une magnifique allocution (mp3) d’Andrea Dworkin à propos de la violence par conjoint. Vers le milieu (40-45 minutes), elle développe une analyse psychologique du processus d’emprise, respectueuse des femmes, ancrée dans leur expérience, loin des clichés misogynes sur « l’amour rend aveugle » ou , pire, « c’est une dynamique de couple, ça se fait à deux ces choses-là« .

Freedom Now: Ending Violence Against Women: Presented at Texas Council on Family Violence, Austin Texas, November, 1992

 

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4 réponses à Pourquoi demande-t-on aux victimes de parler plutôt qu’aux coupables d’arrêter ?

  1. A ginva dit :

    Génial!!! J’adore ta modification de la brochure.
    Et très juste la menace de mort si elle ne parle pas, et menace de mort si elle parle. Typique des injonctions contradictoires permanentes balancées aux femmes, ce qui accroissent la paralysie, la culpabilité, l’aliénation, le sentiment d’impuissance…

    J’ajouterais dans ce message détourné : Ecoutez les victimes et agissez pour lui trouver de l’aide et stopper les violences!!!

    Ce que ces hommes font *semblant* d’ignorer c’est que toutes les victimes parlent et ont parlé … c’est juste que les autorités, l’entourage, les institutions ne veulent pas les écouter et ne les prennent pas au sérieux, alors elles finissent par se taire et ne plus faire confiance, car parler peut être trop dangereux, c’est trop de risques de représailles pour trop peu d’aide. C’est un mensonge qui peut mettre les victimes en danger grave que de les faire croire que rien qu’en parlant elles peuvent s’en sortir. Ce que ces brochures ne disent pas c’est que seuls 0,001% de la population est réellement en mesure d’écouter les victimes dignement et leur apporter secours comme il se doit.

    C’est exactement du même ordre que les conseils de sécurité aux femmes prostituées « n’ayez pas d’accessoires sur vous, gardez votre portable allumé, enlevez les objets potentiellement dangereux du lit, etc » ou les messages aux femmes qui marchent dans la rue: « ne vous habillez pas de cette manière, portez du gaz lacrymogène sur vous, portez un sifllet, trois chiens et un lance-flemme, etc ».

    La focalisation de la responsabilité sur la victime et l’invisibilisation des agresseurs ne sert toujours qu’un but: protéger et déresponsabiliser les agresseurs. Un autre corollaire, toujours utilisé par les pouvoirs publics, c’est de ne jamais nommer les agresseurs, c’est à dire dans l’immense majorité des hommes. Ils disent « violences faites aux femmes », « violences conjugales », ou au mieux, « violences sexistes », comme si toutes ces violences tombaient du ciel, ou que les femmes se le faisaient à elles-même, comme si c’était juste une histoire de femmes, donc, aucune importance…

    Je dis toujours:
    les violences *des hommes* contre les femmes
    les violences *par conjoint*

  2. Déconstruire dit :

    Quand j’ai eu un partenaire violent, tous mes potes étaient au courant, pour la simple et bonne raison que l’homme en question pouvait exploser et se mettre à m’insulter et me menacer en public, devant tout le monde. Vu les crises de violence qu’il pouvait avoir, il était évident que j’en faisais les frais aussi en privé.
    PERSONNE n’a jamais réagi. Personne n’est jamais venu me voir pour me dire que ce n’était pas normal. Personne n’est jamais allé LE voir pour lui dire qu’il se comportait de façon inacceptable. Personne n’a jamais essayé d’en reparler avec moi après coup, personne ne m’a demandé si tout allait bien.
    Parfois j’ai fondu en larmes devant des « amies » en leur disant que je ne savais plus quoi faire. Elle n’ont tout simplement RIEN répondu. Elles m’aidaient à me relever, et puis ensuite repartaient : à moi de me débrouiller toute seule.
    J’ai même eu un prof face à qui j’ai évoqué cette histoire et qui m’a répondu en riant « oh mais il faut le mener à la baguette le petit, il faut être forte ».
    J’avais 17 ans. Lui 20.
    J’étais toute seule. Tout le monde laissait entendre que ce qui se passait n’avait rien d’anormal. Comment savoir ce que je devais faire ? Est-ce de ma faute si ça a duré ?
    J’ai voulu parler. Mais il n’y avait personne pour m’écouter. Tout le monde m’a incité à me taire et à subir. J’ai eu la chance de pouvoir m’en sortir par moi-même, mais combien ne le peuvent-pas ?
    Merci pour cet article.

    • binKa dit :

      Merci pour la confiance que vous faites aux femmes qui lisent et écrivent dans ce blog, merci pour ce témoignage bouleversant.

      Les témoignages sont les pierres angulaires de l’objectivité que nous tentons d’élaborer : source de notre colère légitime, lueur dans notre conscience dominée – qui est trop souvent sujette à l’anesthésie, la confusion, l’amnésie. Andrea Dworkin a produit toute sa « théorie » comme un immense et courageux témoignage.

      Merci pour porter avec d’autres le fardeau de cette parole qui, d’une puissance inégalée, éclaire jusqu’aux gouffres de nos consciences et, peu à peu, de nos coeurs.
      b.

      PS : à consulter ce blog : deconstruire.blog.lemonde.fr/ un long chemin.

  3. Ping : Murakami, le féminisme radical et les pornographes « A dire d'elles

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